À l’Évêque d’Angoulême, Monseigneur Claude Dagens.

Claude Dagens

En réaction à la polémique entre le patriarche et l’évêque (lien de référence ci-dessous).
polemique-entre-un-patriache-syrien-et-un-eveque-francais-a-propos-de-la-syrie.php

 

Excellence,

 
Je voudrais saluer votre position historique, éminemment chrétienne, dans votre dénonciation du mal, de l’injustice et de l’horreur qui sévissent en Syrie par la main du dictateur que vous désignez courageusement par ce terme, au moment où des chrétiens, religieux et laïques, surtout orientaux, y voient un protecteur de leur statut de communauté minoritaire et se montrent par conséquent indifférents aux persécutions des «autres», majoritaires, non chrétiens, ou feignent d’ignorer les crimes de guerre, ou tentent de les nier, ou de les mettre en doute, ou de les imputer aux rebelles… Et s’ils se trouvent coincés par des évidences, ils trouveront nombre d’excuses à la décharge du Massacreur. Ils évoqueront un combat entre le Bien, incarné par un régime qui se prétend laïque (et qu’ils croient être ainsi), victime d’une machination internationale, et le Mal personnifié par le rebelle, devenu en partie extrémiste après avoir été poussé à bout, abandonné du monde entier, dont on oublie les origines pacifiques durant les premiers mois de la révolution. Une telle attitude, mue par ce sacro-saint principe d’alliance des minorités, par ce besoin viscéral de trouver refuge dans l’antre du Malin contre un mal éventuel, de s’allier au tueur, au violeur, au tortionnaire, à l’égorgeur, contre la victime civile, innocente, diabolisée à outrance, et ceci pour sauver sa propre peau, conserver ses privilèges…est-elle chrétienne ? Est-il chrétien de laisser le loup dévorer les autres brebis pourvu que celui-ci demeure loin de notre bergerie ? Est-il chrétien de s’enfermer dans ce déni blindé, dans cet aveuglement de la conscience, dans ce mutisme olympien, dans cette surdité aiguë, depuis les premiers martyrs tombés il y a deux ans et demi, au rythme des marches et des chants pacifiques ? Et de ne voir que ce que son intérêt communautaire, paroissial, politique ou économique veut bien faire voir : rien que des terroristes et des «takfiristes» ? Accepter, par pur instinct de conservation, que l’aspiration d’un peuple à la liberté mène à son expiration ? À sa conduite irrémédiable, telles des brebis, vers l’abattoir ? Ou, par une heureuse analogie, vers le Golgotha où fut crucifié, immolé, l’Agneau de Dieu ? En effet, le martyre de ce peuple, dont le monde entier s’est lavé les mains (comme le fit Ponce Pilate), qui est livré à la flagellation, l’humiliation, la persécution, et condamné journellement à la crucifixion, ne rappelle-t-il pas, justement, la Passion du Christ ? Ces non chrétiens martyrisés ne sont-ils pas de meilleurs chrétiens que ceux-là qui croient l’être, qui demeurent calfeutrés dans leur confortable inconscience, insensibilité, imperméabilité ?

Votre intervention, Excellence, éminemment chrétienne, détonne au milieu de la chrétienté orientale accommodante et complaisante, et vient nous rappeler les vertus du christianisme et l’héroïcité des vrais chrétiens, à commencer par ceux de Rome qui préférèrent se faire dévorer par les fauves plutôt que renier leur foi et se soumettre au tyran, qui furent précédés par les fondateurs, puis suivis par les pères et docteurs de l’Eglise, et tous les vrais croyants dans leur saint sillage.
Votre stigmatisation publique nous rappelle l’attitude courageuse de Jean- Baptiste à l’égard d’Hérode, ce qui conduisit à sa décapitation, et celle de Jésus à l’égard des Pharisiens, les hypocrites de son époque, qu’il semonçait vertement, ce qui conduisit à sa crucifixion. Les vrais chrétiens, comme vous, et à l’exemple des prophètes, ne mâchent pas leurs mots et ne craignent pas de dire à l’injuste ses quatre vérités.

Votre propos, Excellence, éminemment chrétien, nous renvoie à la parabole du Bon Samaritain, qui prône l’assistance à l’étranger, à l’ennemi en détresse, au croyant de l’autre bord, mais frère dans l’humanité. Il nous rappelle les principes du christianisme, fondés non pas sur l’amour des proches, car à le faire quel mérite tirerait-on, «car les païens eux-mêmes n’en font-ils pas autant ?» (Mt.5 :47) mais sur l’amour du prochain dans sa différence, sur l’ouverture à la diversité et sur l’immersion dans la société plurielle dont le chrétien se fait le principal acteur, loin du repli sur soi, de l’isolation et de la désolation. Et ceci, en s’en remettant au Christ, en toute confiance et foi, et non à un tyran sanguinaire et manipulateur.

Oui, Excellence, votre position hardie et franche, d’évêque occidental, qui a appelé le dictateur par son nom, qui est venue apporter non pas la paix «à tout prix», mais l’épée (Mt.10:34), pour séparer le bien du mal, le vrai du faux, le juste de l’injuste, «le bon grain de l’ivraie» (Mt 13, 24-30), est parvenue à elle seule à racheter, un tant soit peu, la lâcheté de l’Occident vis-à-vis du peuple syrien et à contrebalancer la position, hélas veule et pusillanime, de nombre de mes coreligionnaires d’Orient.

R.B.

 

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