Aladdin ou la Lampe ténébreuse

« “Blackface”: Trudeau dans la tourmente après de nouvelles images embarrassantes » (AFP/OLJ).

Pour ceux et celles qui n’ont pas encore été atteints par la tornade qui fait le tour du monde, c’est l’histoire d’un accoutrement qui a mal tourné… 18 ans plus tard. Celui du premier ministre sortant du Canada, Justin Trudeau, qui s’était déguisé en Aladdin, à l’occasion d’un gala sur le thème des Mille et Une Nuits. Il s’était costumé et basané la figure en la circonstance pour voir apparaître, soudainement, et sur le tard, une lampe ténébreuse de laquelle est sorti le « génie » de la rectitude politique. Peu importe le contexte, qu’il s’agisse d’une soirée sur le thème de ce déguisement ou non, il a manqué de rectitude ! Il est sorti des sentiers battus de la pensée rectiligne !

Rien d’étonnant qu’au lancement de sa campagne électorale, où il a le vent en poupe, on veuille lui dénicher une autre affaire que SNC-Lavalin qui n’a pu l’achever. On est allé fouiller dans les archives d’une école de Vancouver pour déterrer d’un album ce lapin « noir » et l’accuser de racisme. Parce qu’il s’était bruni, ce soir-là. Parce qu’il n’est plus permis de le faire. Parce que ce n’est pas politiquement, humainement, correct. Parce que c’était l’occasion rêvée de le discréditer, de le couler, de le vouer aux gémonies, de le mettre face à sa contradiction, face à sa face «noircie », lui l’anti-raciste, le multiculturaliste patenté. Et pour comble d’aubaine qui rime avec haine, d’autres photos « sombres » sont sorties de la boîte de Pandore.

Haro sur l’Aladdin de 2001 ! Sur l’hypocrite ! Sur l’ennemi des minorités visibles, devenues beaucoup trop « visibles » après avoir été longtemps invisibles – par compensation et par culpabilité –  et nous, toutes couleurs et classes confondues, de plus en plus risibles.

Risibles que nous sommes, nous le monde libre, par cette nouvelle forme de terrorisme intellectuel, moral, qu’on exerce sur soi-même à travers des boucs émissaires, qui expieront pour nous les crimes de notre colonialisme, notre hégémonisme et notre mauvaise conscience. Risibles, par notre nivellement par le bas pour (re)faire bonne figure, ni blanche, ni noire, mais neutre, au point de neutraliser notre langage, de l’étouffer, de le masquer, de le maquiller… mais pas le visage ! Attention ! Risibles, par notre politiquement hypocritement correct, par notre façon d’appeler un chat un minou, pour ne pas le vexer.

Et non seulement risibles, mais hypocrites. Ce sont ceux qui accusent Trudeau d’hypocrisie qui le sont, par leur indignation intéressée, électoraliste, démagogique. Ils ont vite attrapé le morceau au vol pour l’avaler voracement. Quelle joie pour eux de recevoir, en plein match électoral, la tête « noircie » de Trudeau. Shoot ! Peu importe le parcours de cette tête, son action politique aux antipodes du racisme. Leur mauvaise foi ne reconnaîtra pas les bienfaits de cette tête, fût-elle bien ou mal faite. Et c’est peut-être parce qu’elle est trop bien faite qu’on cherche à la mettre sur le billot pour la « guillotiner », puisque c’est le temps de la nouvelle Terreur. Le seul, du landerneau politique, qui n’a pas participé au lynchage est Yves Blanchet, le chef du Bloc québécois. Honnête, au moins, lui. Il a bien vu où se situe l’hypocrisie.

Et il y a les autres, les rapaces de la presse mainstream et leurs invités, tels des vautours, à la recherche de la « proie » pour foncer dessus et la dépecer, qui qu’elle soit, pourvu qu’elle serve de matière à couverture, à papotage sur les ondes, à commérage, à cancans… Ils vivent de cela. Ils s’en nourrissent, s’en délectent, s’en repaissent. Ils raffolent des scandales qui font grimper le taux d’audience et saliver les annonceurs. C’est la nouvelle Inquisition, mais médiatique, le nouveau « Tribunal du peuple », mais « libre », où l’on fait comparaître les grimes, les marginaux, les fantômes du passé, les aladdins, les lutins, les déguisés, pour les livrer au jugement du peuple, ou d’un certain peuple « correctement » formaté, qui conduira les condamnés à l’échafaud.

On ne peut plus respirer, dans ce monde soi-disant libre. On ne peut plus se grimer, grimacer, faire le pitre, et puis œuvrer dans la chose publique. Le passé nous rattrape. Le politiquement correct nous « corrige », nous fait payer cher nos erreurs de jeunesse. On doit continuellement marcher sur des œufs, vivre sur le qui-vive, en état d’alerte maximale. Attention aux faux pas, aux lapsus, aux écarts de langage, à la mimique… Big Brother est là, à l’affût de la moindre incartade ! 

C’est un monde libre, oui, mais librement intolérant, librement malveillant, librement méchant, librement ingrat. C’est le monde des droits compensatoires, ceux de l’homme « visible » avant l’invisible, de la femme avant l’homme, monde de la discrimination dite positive, de l’indifférenciation des genres et de l’indifférence.  C’est le monde de la laïcité, ce nouveau culte moderne où les mots « miséricorde », « pardon », « amour » sont dépassés, démodés et laissés aux religions traditionnelles. Un monde impitoyable, implacable. Un monde incapable d’empathie, de compassion, incapable de se mettre dans les souliers de l’autre, même s’ils sont devenus petits, comme ceux d’Aladdin.

C’est le monde de la liberté d’expression, mais « correcte », des locutions cosmétiques, des mots gantés, guindés, capitonnés.

C’est le siècle des « Lumières individuelles », de la sacralisation de l’individu, « hédonisé », embrigadé, formé à la rectitude, au langage correct, bétonné de ses droits sacrés, de sa langue  sacrée, de son « look » sacré, de sa « visibilité » sacrée, à l’abri de toute profanation sous peine d’immolation des hérétiques au bûcher des incorrections langagières.   

Bref, c’est le monde orwellien, un monde ténébreux, de terreur, mais sous un jour ensoleillé, démocratique, humaniste.

R.B.

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