S’IL VOUS PLAÎT…DESSINE-MOI LA LIBERTÉ D’EXPRESSION!

Comme il cheminait sur les sentiers battus en brèche, le regard pur de mon Petit Prince se tacha à la vue d’un étrange personnage au bord de la route, hirsute, déguenillé, à cheval sur un chevalet, les yeux exorbités sur une toile, le fusain en fusil, aux prises avec un dessin apparemment alléchant car sa langue pointait de ses lèvres gercées par la sécheresse de son humeur. Tout indiquait qu’il s’agissait d’un caricaturiste postmoderne : nouveau look, nouveau style, nouveau désordre. Comme le Petit Prince cherchait justement un dessin de la liberté d’expression il s’approcha du dessinateur et lui demanda :

 

– S’il vous plaît…dessine-moi la liberté d’expression!

 

Le dessinateur dernière mode, trop désabusé pour se laisser surprendre par quoi que ce soit, même par un étrange môme aux cheveux flamboyants, marmonna :

 

– C’est ce que je fais.

 

Le garçon se pencha et vit qu’il dessinait un portrait :

 

– Mais c’est un portrait, pas la liberté d’expression!

 

– C’est la figure sacrée des croyants d’une religion, qu’il est défendu de représenter…pour eux, pas pour moi. Voilà la liberté d’expression.

 

– Et pourquoi avoir choisi ce modèle à dessiner? Uniquement parce qu’il est défendu de le faire?

 

– Il faut avouer que c’est motivant…ensuite comment affirmer ma liberté d’expression si elle ne va pas provoquer des remous? J’ai envie de voir leur tête à la vue de la tête sacrée de leur prophète, hé! hé! hé!

 

– Vous dessinez donc là la liberté de provocation, pas d’expression! S’exclama le Petit.

 

– Mais c’est kif-kif pour nous. La provocation est une forme d’expression.

 

– Je sais que les sociétés humaines sont régies par des règles et des interdits pour pouvoir se tenir. Il n’y en a pas dans la vôtre?

 

– Pas chez nous, les athées affranchis.

 

– Vous vous dites athée…mais à quoi croyez-vous au juste? Je sens que les habitants de cette planète ont besoin de croire en quelque chose pour donner un sens à leur vie…ce qui n’est pas si mauvais en soi, mais le problème est que la recherche de ce sens mène au non-sens : les guerres, etc.

 

– Je crois en MOI, comme les autres exaltés croient en LUI.

 

– Et que comptez-vous faire avec ce dessin?

 

– Je ne vais certainement pas l’afficher sur le mur de ma chambre, en tant qu’athée, mais le publier dans le magazine qui loue mes talents de dessinateur.

 

– Mais pourquoi le publier s’il va offenser ceux pour qui cette figure est sacrée et ne doit pas être représentée? Pourquoi ne gardez-vous pas ce dessin pour vous-même qui ne croyez pas au sacré plutôt que le montrer à ceux qui croient au sacré et y verraient un sacrilège? Demanda naïvement le Petit.

 

– À quoi ça sert de faire un dessin pareil s’il ne va pas me faire connaître, faire scandale et augmenter les ventes du magazine?

 

– Ah! oui…les vertus de la liberté d’expression…

 

– Ensuite…il faut les désacraliser, à ces sacrés crétins! Lâcha le caricaturiste.

 

– C’est-à-dire les dépouiller de leurs valeurs et les rendre comme vous?

 

– Tout à fait! Pourquoi devons-nous vivre dans la désespérance et l’unidimensionnalité et pas eux? Ce Dieu qui leur offre la plénitude nous énerve!

 

– Ne trouvez-vous pas que vous réagissez à un manque, un vide?

 

– Un vide? Mais je suis plein de moi-même! Je SUIS la civilisation, le Nouveau Monde! La Nouvelle Culture! Voyez comme nous nous éclatons grâce à l’éclatement de la famille! Quoi de plus beau que cette liberté débridée jusqu’au libertinage! Pourquoi toutes ces cloisons? Pourquoi tous ces liens? Quoi de plus épanouissant que cette licence qui nous permet d’acquérir la maîtrise de la vie et de ses plaisirs? Jouir, jouir, jouir avant de pourrir est ma devise!

 

– Et vous voulez imposer cette devise aux autres? En raillant leurs valeurs et leur sacré? C’est cela, la démocratie à laquelle vous croyez?

 

Ne sachant quoi dire, le dessinateur se ravala et feignit d’être accaparé par le détail d’un sourcil froncé sur sa planche.

 

Le Petit prince reprit :

 

– Êtes-vous d’accord avec votre dicton terrestre qui dit : ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse?

 

– Qu’ils fassent eux aussi un dessin de mon prophète…hé! hé! hé! ironisa l’athée.

 

– Et si je me permettais de vous insulter, quelle serait votre réaction?

 

– Nous ne les insultons pas, nous les peignons, trancha-t-il, d’un coup de peigne.

 

– Mais vous faites pire : par ce dessin vous insultez leur prophète qui est plus important que leur propre Moi! Vous raillez leur religion! Leur sacré! Tenez, bien que je sois mauvais dessinateur, je vais de ce pas dessiner votre figure et la publier… À moi ma liberté d’expression!

 

– Ah non! s’écria l’artiste, surtout pas ça! Déjà je ne suis pas beau à voir! Venant de toi, ce sera terrible!

 

– Je vais dessiner vos défauts, visibles et invisibles, qui reflètent aussi ceux de votre espèce. Et j’en sais des choses… Cligna-t-il de l’œil.

 

Le vicieux paniqua, lâcha son crayon et courut après l’enfant qui s’en allait, pour l’en dissuader.

 

– Tu n’as pas le droit de faire ça!

 

– Pas le droit? Mais je me prévaux du même droit que le vôtre! La liberté d’expression!

 

– C’est vrai, songea-t-il… Bon, si je renonce à ce dessin, tu renonces à dessiner ma laideur?

 

– Accord conclu.

 

Et la main tachée de l’artiste serra la main sans tache de l’enfant. Puis il vit l’homme se diriger vers son chevalet et déchirer son forfait, ce qu’il croyait être sa liberté d’expression. L’artiste, soulagé, purifié par l’enfant, s’attela à un nouveau dessin, un autoportrait cette fois-ci…embelli.

 

R.B.

 

 

 

 

 

 

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