Le Hasard et le Penseur

 

Le Hasard dit un jour au Penseur :

C’est moi qui suis votre créateur!

Ce à quoi le Penseur répondit :

-Monsieur le Hasard, qui vous l’a dit?

 

                     Hasard

 

– Personne! car c’est moi le diseur,

Le dieu, le faiseur et défaiseur.

C’est moi qui ai accordé la vie

À chacun, et selon mon envie,

Donnant, ôtant, comme bon me semble;

C’est donc au Bon Dieu que je ressemble.

 

                          Penseur

 

– Si je vous croyais, Hasard étrange,

Que m’offririez-vous donc en échange?

Quel ciel, quel salut, quelle espérance?

 

                          Hasard

 

– Je vous donnerais un peu de chance,

Des billets gagnants de loterie,

Vous seriez un de ces favoris

Qui ont été sacrés centenaires!

 

                     Penseur

 

– De ce lourd fardeau, que vais-je en faire?

 

                      Hasard

 

– En tout cas, vous n’avez pas le choix :

Le dieu que vous vénérez, c’est moi!

 

                     Penseur

 

– Est-ce donc vous, par si pur hasard,

Par quelque conjoncture bizarre

Qui avez fait notre air respirable

Parmi les planètes innombrables,

Est-ce vous qui avez agencé

L’Univers de façon si sensée?

Conçu la mécanique céleste

D’une précision sans conteste?

Est-ce vous qui avez fait en sorte

Que le Mystère entrouvre sa porte,

Que la nuit soit signalée d’étoiles,

Faisant une carte de son voile?

Que nos jours soient chauffés d’un seul astre

Alors que deux feraient un désastre?

 

                        Hasard

 

– Oui, c’est moi, c’est moi, c’est moi, c’est moi!

 

                        Penseur

 

– Vous êtes moins sûr, plus en émoi!

Est-ce par un simple tournemain

Que vous faites d’un rien un humain,

Que d’un microscopique zygote

Vous livrez un bébé qui gigote,

Après des mois de conformation,

Aux subtiles circonvolutions,

Selon un impensable Programme

Qui élabore un corps et une âme?

Est-ce vous qui faites d’un atome

Toute une femme, suivie d’un homme?

D’un Infini Petit, si complexe,

Un Être organisé en deux sexes?

Outre que le Génie qui nous gère

Est le même qui, partout, opère :

Dans la fleur, le grain, l’oiseau, le vent…

Dans le vivant et le non vivant.

Est-ce vous qui gérez l’organisme

Aux subtils et menus mécanismes,

Vous qui liez notre bonne mine

À un dosage de vitamines?

Est-ce vous le génial Programmeur

De nos humeurs qui font notre Humeur?

Est-ce à Votre Fortuité qu’il plaît

De si bien cicatriser nos plaies?

Est-ce vous le faiseur de miracles,

L’auteur de ces prodigieux spectacles :

La chaîne de vie, la renaissance,

L’éclosion d’une unique conscience,

Les sensations et les sentiments,

Les délectations et les tourments;

Les effets fabuleux de la Foi

Qui nous sont rapportés que de fois,

Les signes, les voix, les guérisons,

Sur simple prière et contrition,

Devant lesquels les médecins tombent

De leur piédestal jusqu’à leur tombe,

Emportés par l’image incroyable

De ces saints aux corps imputréfiables.

Comment expliquez-vous ce «Je Suis»

Dont on oublie de goûter au fruit

Merveilleux, savoureux, ineffable;

Comment expliquer l’Inexplicable?

 

                       Hasard

 

– Demandez-le plutôt à la Science!

 

                      Penseur

 

– Mais elle vous prend pour référence!

Vous êtes son unique recours,

À chaque énigme, à vous elle accourt!

Avez-vous songé, quelques instants,

En vous faisant un peu moins distant,

Qui serait votre vrai créateur?

 

                       Hasard

 

– À y penser…c’est vous…le penseur

Puisque je ne suis qu’une notion

Qui a fait bruit parmi les nations.

 

                       Penseur

 

– Être votre dieu, je le veux bien,

Mais laissez-moi donc chercher le mien!

 

 R.B.

 

 

 

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