Ghouta : du journalisme authentique au journalisme d’authentification.

Le nouveau plat médiatique qui nous est servi ces dernières 48 heures sur les réseaux sociaux se compose d’une brochette de réactions outrées d’une certaine blogosphère occidentale aux propos d’un chroniqueur d’une webtélé (Le Média) qui a repris une rhétorique propagandiste pro-régime syrien, vieille de 7 ans (depuis l’éclatement du conflit en 2011), sur la situation à la Ghouta orientale. Rhétorique familière, à la mauvaise foi certes évidente, qui fait monter de toutes pièces les images saisissantes et hallucinantes, pourtant transmises par des correspondants sur place (outre d’autres sources crédibles), et qui met sur un pied d’égalité les largueurs de barils de TNT sur la Ghouta et les tireurs au mortier vers les quartiers huppés de Damas à partir de la Ghouta ; les tireurs de missiles air-sol et sol-sol d’une part et les tireurs de roquettes de l’autre ; l’armada destructrice des uns et l’armement léger des autres ; les destructions apocalyptiques d’une région entière comme la Ghouta orientale et quelques crevasses dans une ruelle de Damas ; les centaines de victimes des uns et les quelques victimes des autres. Rhétorique, bien que vieille, dont on fait soudainement tout un plat polémique.

En effet, c’est le haro médiatique sur le baudet qui a mis en doute la véracité des faits et l’authenticité des photos sur la tragédie de la Ghouta. On lui tombe dessus à bras raccourcis, ce qui est d’ailleurs flatteur pour lui qui se voit propulsé aux nues médiatiques. On a trouvé le bouc émissaire pour présenter son offrande au peuple martyrisé de Syrie… après sept ans de laisser-aller et de laisser-faire.

Il y a eu tant de mauvaise foi propagandiste par le passé, tant d’occasions à saisir pour secouer l’opinion publique et, surtout, la conscience des dirigeants. Où étiez-vous ? Il y a eu, dans cette même Ghouta, une attaque chimique ; il y a eu un tas de massacres depuis 2011, de l’arme blanche à l’arme « rouge » du nouveau bolchévisme, qui ont entraîné la même guéguerre d’images avec son lot de mensonges. Où était votre souci d’authentification et de sensibilisation ? Et s’il y était, était-il à la hauteur de l’horreur ? Où était votre suivi, avant de passer à autre chose ? Vous qui êtes si offusqués par la mise en doute de vos photos de la Ghouta, il y a eu « l’album de César », les photos de ces suppliciés dans les geôles du régime, photos on ne peut plus authentiques… et insoutenables. Qu’en avez-vous fait ? Ou bien est-ce seulement votre « album » qui vous intéresse ? Avez-vous parcouru les horreurs que ledit album recèle ? Les avez-vous examinées de plus près ? Les avez-vous balancées sur la tête du monde libre ? Qui se prélasse sur les plages, sous  les parasols ? Qui se goberge dans les bars ? Les avez-vous jetées à la face de vos élus… élus par vous et votre lectorat ? De vos gouvernants, portés au pouvoir par vous et votre lectorat ? Ce lectorat que vous cherchez à élargir, celui des pays des Droits de l’homme, de sa Déclaration universelle ? Qui exclut le Syrien lambda de cette « universalité » ? Lequel fait partie d’un autre monde, voire d’un autre univers ?

Au lieu de vous acharner sur une proie facile, un confrère, qui a repris une ritournelle aussi vieille que la tragédie syrienne, et de dépenser votre temps et vos énergies à argumenter et à valider vos photos de la Ghouta, usez de ce qu’il vous reste de « quatrième pouvoir » pour sortir votre public de sa torpeur et de son nombrilisme hédoniste, et pour secouer les « pouvoirs supérieurs » qui n’ont cure, ni de vos organes de presse, ni de vos organes et ni de vos photos, et qui s’en battent royalement l’œil.

Au lieu d’utiliser votre plume pour pourfendre un collègue ou un blogueur, utilisez-la pour fendre la conscience de vos dirigeants, fondue dans du béton armé.

Vous faites vraiment du bon travail en informant l’opinion publique sur le bien-fondé de vos reportages et de vos images et sur vos techniques d’authentification. Et pendant que vous les examinez à la loupe, de nouvelles images sont produites, à chaque minute, images terribles, à authentifier. Or il importe plus que cessent la production et la transmission de ces images, fussent-elles authentiques ou pas, que cesse cet exercice macabre d’authentification des corps sur une pellicule. Que ce lieu, qui fut un paradis, ne soit plus le terreau d’images infernales.

C’est ce qui nous importe… et devrait vous importer, même si cela ennuierait vos plumes « bureaucratiques » et vos rotatives dans vos tours d’ivoire florissantes au sein des grandes capitales, contrairement aux correspondants de guerre, ces « kamikazes de l’info » sur le terrain, qui méritent, eux, notre profonde révérence. Passé un certain seuil de tolérance, il ne faut plus se contenter de rapporter, froidement, l’événement et les images transmises à des fins de vérification, mais de les faire exploser à la figure des (ir)responsables – les vôtres – qui font perdurer l’Atrocité, par lâcheté, veulerie, hypocrisie, complicité…

R.B.

 

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