III- S’’IL VOUS PLAÎT……DESSINE-MOI L’’ÉGOÏSME !

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Comme il allait, un peu égaré sans son épée qu’il a perdue pour gagner une conscience, le Petit Prince rencontra en chemin un grand mousquetaire, la mine étriquée, avec une longue épée dans un fourreau à son côté. Il l’arrêta et lui demanda :

 

– Cher monsieur, j’ai dû céder mon épée à un ami qui avait grand besoin pour se défendre des tentations du monde. Pourriez-vous me donner la vôtre ? Comme vous voyez, je suis petit, sans défense sur cette planète étrangère, et j’en ai plus besoin que vous qui êtes grand. De plus, à voir votre uniforme raffiné, vous pourriez vous en procurer une autre.

 

Le mousquetaire resta un moment interdit devant ce «phénomène», mais se reprit très vite et répliqua :

 

– Pourquoi devrais-je te donner ce qui m’appartient ? Et qui te dit que je ne suis pas aussi menacé que toi ? Beaucoup d’omnivores me veulent du mal à cause de mon régime carnivore. Mon épée, j’en ai besoin pour trancher les têtes qui osent se relever devant mon trône!

 

Le Petit Prince, surpris, l’interrogea :

 

– Ah, pardon, c’est monsieur ?

 

– Je m’appelle Égoïsme.

 

– N’auriez-vous pas aussi un nom de famille ? Ce prénom me paraît insuffisant.

 

– Je suis de la famille des félidés. Égoïsme de Félidés.

 

– Ah, pardonnez-moi de vous avoir choqué, Monsieur Égoïsme de Félidés, c’est que sur ma planète, on obtient tout ce qu’on demande, mais on ne demande rien sans raison.

 

 

– Sur ta planète ? Notre Terre n’est-elle pas la seule et au centre de l’univers où je suis au centre ?

 

– Ah non, désolé de vous décevoir, mais il y en a plein d’autres et la vôtre est la dernière au classement des planètes habitables et vivables.

 

– J’ai de la peine à le croire. Montre-moi dans le ciel où se trouve ta planète.

 

– Je ne puis le faire car elle est trop lointaine et se confond avec les étoiles. Mais je pourrais vous en donner une idée en vous ouvrant une fenêtre secrète.

 

– Ah bon ? Vas-y!

 

Et le Petit Prince tendit sa petite main, tourna une poignée invisible et lui ouvrit une fenêtre donnant sur un monde aux lueurs et senteurs inédites. Des échos harmonieux filtraient à travers des rideaux sans rides qui ondoyaient paisiblement pour offrir un tableau de dessins papillonnants de mille et une figures d’enfants joyeux. Monsieur Égoïsme en fut impressionné et demanda :

 

– Puis-je hasarder ma tête et voir de plus près ?  

 

– Vous pourriez franchir le cadre et poser le pied sur ce nouveau monde, car une aire d’attente est réservée aux demandeurs d’asile avant de passer à «la Douane», comme vous l’appelez chez vous.

 

– Et qu’est-ce qui me garantit que la fenêtre ne se fermera pas derrière moi et que je ne serai pas piégé dans ton monde ?

 

– Cher Monsieur Égoïsme, l’entrée dans mon royaume est un privilège. Vous êtes libre de vous y plaire et vouloir y rester ou retourner sur vos pas. Mon monde est tout le contraire du vôtre : il n’est pas un piège pour ceux qui y naissent, mais une grâce. De plus, si je vous dis que vous n’avez rien à craindre et que votre retour est assuré, je ne mens pas, car cette pratique n’est pas dans notre nature, ni dans nos mœurs, et le mot «mentir» n’est pas dans notre lexique, mais le vôtre.

 

 

– Je veux bien tenter l’aventure, mais je me sentirais plus à l’aise si j’étais accompagné des deux autres mousquetaires.

 

– Les deux autres ? S’étonna le Petit Prince.

 

– Oui, les deux autres. Ne savez-vous pas que les mousquetaires sont au nombre de trois ? Nous formons la trinité dans notre monde où nous sommes vénérés. Voici, je vous présente Vanité et Jalousie.

 

– Bonjour Mademoiselle Vanité, dit le Petit Prince.

 

– C’est Madame…Madame Vanité. Du respect, mon garçon, pour ma position sociale. Voulez-vous qu’on me prenne pour une vieille fille ?

 

– Ah, pardon, Madame Vanité…

 

Il se tourna vers le troisième mousquetaire et lui dit : Bonjour Madame Jalousie…

 

– Je vous en prie, c’est Mademoiselle. Mon ménage n’a pas pu tenir à cause de mon nom et je suis redevenue Mademoiselle.

 

– Ah, pardon, Mademoiselle Jalousie…Bon êtes-vous prêts à faire le pas de géant ?

 

Ils franchirent le seuil du vrai monde et baignèrent aussitôt dans une atmosphère puérile. Les dessins qui voltigeaient à travers la fenêtre prirent forme et ils virent des arbres fruitiers nains, des croissants de lune souriants, des pères Noël volant sur leurs traîneaux, un immense zoo en peluche animé, une volière céleste d’oiseaux exotiques, des terrains extra-terrestres de jeux s’étendant à perte de vue. Ils furent comme saisis par ce tableau spectaculaire qui dépassait leurs rêves et fantasmes d’enfants, mais se ressaisirent pour reprendre, chacun, son rôle de mousquetaire.

 

Trois hôtes d’accueil correspondants vinrent à leur rencontre : Monsieur Altruisme et Mesdames Modestie et Générosité. Monsieur Égoïsme ne put reconnaître son vis-à-vis, Madame Vanité ne put descendre de ses hauteurs pour saluer et Mademoiselle Jalousie lorgna la richesse hospitalière de sa rivale.

 

Monsieur Égoïsme, le d’Artagnan des mousquetaires, demanda s’ils pouvaient passer des vacances sur cette planète, ce à quoi le Petit Prince répondit que sa planète n’est pas un lieu de villégiature mais de résidence permanente. Visiblement frustré, il s’enquit des conditions d’obtention de la résidence.

 

– Pour être admis sur cette planète, il faut redevenir petit, décréta le Petit Prince.

 

– Vous voulez dire se faire petit ?

 

– Non, être petit.

 

À cette affirmation les trois mousquetaires se récrièrent, scandalisés :

 

– Nous, les grands, devenir petits ? Ah, comment osez-vous nous insulter ainsi !

 

Un vacarme trinitaire s’ensuivit.

 

– Oh la la! Du calme! S’exclama le Petit Prince. Cette planète ne peut souffrir les bruits de la vôtre. Je pourrais vous y admettre à titre temporaire, en tant que touristes, si vous attestiez par un dessin que vous êtes devenus petits. Il faudra que chacun de vous dessine son hôte d’accueil correspondant. J’aurais besoin de ce document pour notre poste-frontière.

 

Décontenancés par cette offre, les mains crispées, ils restèrent un moment perplexes.

 

– Que dites-vous, Monsieur Égoïsme ? Demanda l’enfant.

 

– En vérité, je ne peux dessiner ce que je ne vois pas, car je suis exclusif.

 

– Et vous, Madame Vanité ?

 

– Moi, je ne peux dessiner que ma propre image.

 

– Et vous, Mademoiselle Jalousie ?

 

– Moi, je ne peux qu’envier les dessins des autres.

 

Devant cette impasse, les trois mousquetaires s’en retournèrent à leur planète, pour une fois la tête basse, et le Petit Prince les salua, mine de rien, du seuil de la sienne.

 

En franchissant la fenêtre, ils furent surpris de la triste bruine qui tombait de leur sombre ciel sur leur terre poudreuse, ce qui ajoutait au contraste. Ils s’en étonnèrent, car la saison des pluies venait de s’écouler. C’est qu’ils ne soupçonnaient pas que quelque part, dans un coin perdu d’une lumineuse planète lointaine, un petit enfant pleurait abondamment.

 

R.B.

 

 

 

 

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