Il faut savoir, cher Aznavour…

 

 

Il faut savoir, cher Aznavour, il faut savoir

Rester debout, de marbre,

Lorsque l’adieu remplace, un beau jour, l’au revoir ;

Rester fier comme un arbre.

 

Il faut savoir, cher Aznavour, ne plus revoir,

Partir, céder la place,

Regarder sans rougir l’ombre dans le miroir,

Et le Regret en face.

 

Il faut savoir chanter ton autre « Désormais »

Et, grâce à toi, poursuivre,

Tout seul ou bien ensemble, à fond, à tout jamais,

Ton envol qui enivre.

 

Il faut savoir, tout comme toi, défier le temps,

Et prolonger l’histoire,

Remonter son faux cours, planter d’autres printemps,

Et fleurir sa mémoire.

 

Il faut savoir, chanteur d’amour, semer les champs

De ses vers d’espérance ;

Semer aux quatre vents les notes de ses chants

Pour que le monde danse.

 

Il faut savoir, grand voyageur, se promener

Au-delà de sa sphère,

Choisir un nouveau port, se laisser emmener

Tout « au bout de la terre ».

 

Il faut savoir, pouvoir, aérer sa raison

De ta voix qui envoûte,

Fixer ta gestuelle, au loin, à l’horizon,

Et se remettre en route.

 

Il faut savoir, flûteur charmeur, répondre un jour

À l’appel de ton large,

À l’appel du grand ciel, dans une mer d’amour,

Et monter sur ta barge.

 

Il faut savoir jeter l’ancre dans l’encrier

Et rompre les amarres ;

Naviguer dans ton rêve, entendre s’écrier

Ton vent, qui redémarre !

 

Il faut savoir, pouvoir, dire bonjour au soir,

Bonjour au crépuscule,

Aller à sa rencontre, à son gîte, et le voir

Peu à peu qui recule.

 

Il faut savoir, très cher, posséder tes vingt ans,

Ton cœur, qui s’émerveille ;

Accoster ton rivage et résider longtemps

« Au pays des merveilles ».

 

Il faut savoir plonger et noyer ses hiers

Dans ton chant de jouvence,

Duquel émergeront des lendemains tout fiers,

Vibrant de survivance !

 

Il faut savoir donner, et fredonner partout,

Y rouler sa bohème,

Braver le désamour et savoir, malgré tout,

Dire encore « je t’aime ».

 

À la pâle passion que longtemps on pria

De nous rester fidèle,

Il faut savoir lui dire un Ave Maria

Envolé de tes ailes !

 

Il faut savoir se taire, et non point déchanter,

Mais marquer une pause

Entre deux chants d’amour, puis se mettre à chanter

Pour une juste cause.

 

Apprends-moi à savoir, comme toi tu as su

Cher grand maître, cher Charles ;

Toi qui souffles ton air, parfois à mon insu,

Toi qui, du Ciel, me parles.

 

R.B.

 

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