Immigration, Uniformité et Exclusion.

Québec : La Coalition Avenir Québec (QAC) dépose son projet de loi 21 sur la laïcité.

« Le ministre [de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion] Simon Jolin-Barrette veut interdire le port de signes religieux — petits ou grands, visibles ou invisibles — à tout nouvel employé de l’État « en situation d’autorité », y compris les enseignants » (Le Devoir).

Que l’on me pardonne cette distorsion cognitive, peut-être due au sentiment d’étrangeté qui anime l’ancien immigrant que je suis, revenu au pays après une longue errance, pour se retrouver de nouveau immigrant (espérons pas pour longtemps). La distorsion porte moins sur le projet de Loi sur la laïcité, sur l’étendard, en tant que tel, que sur son porte-étendard qui se trouve être le ministre de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion. Pourquoi ledit projet est-il parrainé par ce ministère en particulier ? Pourquoi est-il conçu et délivré par le ministre de l’Immigration (à moins que celui-ci n’opère sous une autre casquette) ? Pourquoi pas, et par souci de « neutralité religieuse » justement, par un ministère « neutre » et pertinent tel que celui du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale ? Comme si ce projet visait particulièrement les immigrants ? Les signes religieux sont-ils intimement, indéfectiblement associés à cette catégorie ? Ou aux minorités dites visibles et ethniques ? Il n’y a que les immigrants et les « visibles » qui soient concernés par le port de signes religieux, visibles et invisibles ? Même les anciens immigrants, qui sont supposés avoir perdu le statut d’immigrant, avoir été intégrés pour faire partie du même tissu, quand bien même il ne serait jamais de laine pure ? À moins que l’immigration, telle que conçue, n’englobe tous les Québécois hormis les peuples autochtones ? À propos, ce projet de loi s’applique-t-il aussi aux Autochtones ? Ou bien sont-ils « positivement » discriminés ?

Le crucifix qui sera retiré du Salon bleu n’a pas été accroché par des immigrants, à ce que je sache. Du moins pas par ceux des dernières générations. Les signes religieux, surtout chrétiens, ne sont pas que portés par les immigrants, mais par les « Gens du pays », même si ce signe, ainsi que le signe de la croix, tendent à se raréfier chez eux, sous l’effet de la sécularisation, et ceci en dépit des statistiques apparemment « encourageantes » qui accordent une proportion de plus de 80% à la religion chrétienne, essentiellement catholique, au Québec. D’où le bien-fondé de notre questionnement sur le ciblage des immigrants et des minorités par l’implication du ministère qui leur est dédié dans le projet de loi 21.  

Le ministère en question, qui est aussi celui de la Diversité, devient, en la circonstance, celui de l’Uniformité signalétique. À son troisième volet, à savoir l’Inclusion, il intègre une exclusion par la clause bizarrement appelée « grand-père» qui fait la distinction entre les anciens, qui ont le droit de garder ce « privilège », et les nouveaux qui en sont privés, forme de discrimination que l’on qualifiera également de « positive » puisqu’elle est destinée à protéger le porteur du signe religieux du congédiement. Nous aurons donc dans le paysage, et dans le même espace de travail, la « génération grand-père » et la « génération petit-fils », ceux qui peuvent porter le signe religieux sur le corps et sur le cœur, et ceux qui doivent se contenter de le porter sur le cœur… et à qui il est même interdit de le porter de manière « invisible » ! Sans pour autant être soumis à des « fouilles à nu », nous rassure le cher ministre. Est-ce à dire qu’il est demandé au catholique (que je suis) d’enlever le sacramental ou le scapulaire « collé » intimement à sa peau, se priver des effets spirituels qu’il procure, pour ne pas être en infraction, advenant une position d’autorité stipulée dans le projet de loi ?  

Il reste, comme seul moyen de contourner ladite loi… le tatouage. En effet, la Loi ne touche pas aux tatoués. Les signes religieux imprimés sur le crâne rasé ou sur la peau, aussi ostentatoires fussent-ils, sont permis, faute d’une loi permettant de scalper ou d’écorcher les coupables. Le tatouage s’avère donc la seule « clause » susceptible de contrer la « clause dérogatoire » qui empêche le recours aux tribunaux compétents pour violation de la Charte des droits et libertés. Ce sont les tatoueurs qui doivent se frotter les mains.

Par ailleurs, les  résultats des sondages démontrant un fort appui des Québécois contre le port des signes religieux conformément au projet de loi, mais en revanche pour le maintien des symboles religieux patrimoniaux, sont symptomatiques d’un malaise, voire d’un clivage « inter-culturel », lequel s’est d’ailleurs traduit par la décision de retirer le crucifix du Salon bleu de l’Assemblée nationale, comme pour faire contrepoids d’une part et faire avaler la pilule, de l’autre.

À mon humble avis de « néo-Québécois », il est plus qu’urgent pour le gouvernement du Québec de s’atteler à la mise en place de politiques sociales d’acculturation, en sus ou au lieu des politiques infructueuses « d’inclusion » car, pour reprendre la citation du journaliste libanais, feu Georges Naccache, « deux négations ne font pas une nation ». Outre le Liban, si celle-ci vaut pour le Canada, à la lumière des confrontations historiques entre le Québec et le ROC (Rest of Canada), brillamment illustrées par le double « non » (antinomique) à l’accord de Charlottetown, elle vaut aussi pour le Québec où plusieurs négations ne peuvent former une nation.

R.B.

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