L’Académie et l’Écurie

« L’Assemblée générale de l’ONU vote en faveur du projet d’ “Académie de l’homme pour la rencontre et le dialogue”. L’initiative portée par Michel Aoun, qui souhaite que l’instance installe son siège au Liban, a été votée par une majorité de 165 pays » (OLJ).

Félicitations pour le Liban, les Libanais et pour le président à qui revient le mérite d’avoir initié ce projet et de l’avoir concrétisé. On ne peut qu’être agréablement surpris que les Nations Unies aient accordé leur confiance et du crédit à un membre au palmarès peu reluisant dans les matières qu’il sera chargé d’enseigner. En effet, il sera demandé au « lauréat » de dispenser ou de superviser des cours qu’il peine à appliquer, à moins que les travaux pratiques de l’Académie ne l’obligent, pour une fois, à joindre le geste à la parole. Ce qui ferait de cette Académie une réelle aubaine.

Mais ne faudrait-il pas, au préalable, et afin d’aplanir le chemin pour l’implantation de cette prestigieuse Académie d’enseignement et de formation, nettoyer nos écuries d’Augias et se débarrasser des indécrottables qui ont fait de notre pays une « mazraa », telle que définie par notre illustre, regretté et toujours actuel Bachir ? Ne faudrait-il pas empêcher la « crotte » d’entrer dans l’Académie, de la souiller et de l’empuantir ?

Car il y a tout lieu de craindre que l’Académie ne soit, tôt ou tard, infestée par l’Écurie… et l’incurie ! En effet, si rien n’est fait avant son implantation, elle aura pour candidats et clientèle de mauvais enseignants officiels et de mauvais élèves. Des enseignants inaptes à enseigner les valeurs académiques dont ils sont l’antithèse, et des élèves, ou plutôt des cancres, qui n’ont pas les prérequis pour y être admis.

En effet, il manque à la plupart des uns et des autres la réussite préalable dans les matières essentielles, comme l’appartenance nationale, le civisme, la conscience citoyenne, la laïcité, le vivre-ensemble, l’intégrité, la souveraineté… Les professeurs de foi confessionnelle locaux, à moins de ne s’en tenir qu’aux professeurs étrangers, seront-ils des modèles à suivre ? C’est-à-dire aconfessionnels, laïcs, apolitiques ou non politisés, non inféodés, indépendants, libres, etc, pour former des étudiants à leur image ? Les étudiants, eux, auront-ils réussi les tests psychologiques préalables, relatifs à leur degré d’autonomie, d’allégeance nationale, de citoyenneté, d’intégrité morale, etc. ?

Il faut à tout prix préserver cette Académie de la corruption ambiante, afin qu’elle ne devienne pas une écurie dans l’Écurie !

Pour ce qui est des techniques d’enseignement, il serait vivement recommandé d’adopter une approche pédagogique innovante qui consiste à désapprendre avant que d’apprendre. Désapprendre la servitude volontaire ; désapprendre les réflexes pavloviens ; désapprendre certaines ovations instinctives telles « bel rouh, bel dam, nafdiqa… » ; désapprendre l’esprit tribal, l’esprit vassal ; désapprendre le fanatisme religieux, l’aveuglement partisan…

Quant au programme d’enseignement, il s’agira d’observer la réalité libanaise et de prêcher par le « contre-exemple » en vue d’atteindre l’état exemplaire, qui est ordinaire dans presque tous les États membres qui ont voté pour l’institution de cette Académie.

Ainsi, pour le cours « Droits de l’homme », on montrera qu’en dehors de l’Académie, on pratique encore la torture, que le Liban a été plusieurs fois épinglé par Human Rights Watch et Amnesty International, que depuis l’adoption de la loi contre la torture en septembre 2017, le cancre rechigne à former la commission contre la torture et à la budgétiser pour la rendre opérationnelle. On prendra pour étude de cas ceux, tout récents, de Ziad Itani et Hassan el-Diqqa. Pour les cas de disparition forcée, on fera venir témoigner en classe les proches de Joseph Sader, de Boutros Khawand et des détenus dans les geôles syriennes. On évoquera, sans trop s’attarder, la création en mai 2018 de « l’Institut pour les droits de l’homme au Liban » qui attend toujours son « corps enseignant » pendant que des corps croupissent depuis des années, attendant leur procès, et que d’autres subissent des sévices dans les « coulisses ». On fera remarquer qu’au Liban, les droits de l’homme dont on parle sont ceux de l’homme hétérosexuel, et non homosexuel, et encore moins transsexuel, ceux-ci étant exclus du cursus et de la catégorie « hommes », aux yeux de la loi et d’une certaine société, ou association homophobe. D’autres exclusions seront retenues, telles que le mariage civil, interdit par l’ordre religieux, car il faut obligatoirement passer par le cheikh ou le prêtre pour se marier, que l’on soit athée ou que l’on se veuille laïque, la liberté de conscience ayant ses absences…

Pour le cours « Liberté d’expression », bête noire de notre cancre, on montrera comment les « services » de l’État s’emploient à traquer les journalistes, internautes et blogueurs critiques du pouvoir, à procéder à des interpellations et des arrestations arbitraires, et à des interrogatoires musclés en l’absence d’avocats ou de représentants des organisations de défense des droits de l’homme. Ceci sans compter le musellement de l’expression par les lobbys religieux (et autres), illustré par l’interdiction, tout récemment, du spectacle de Mashrou’ Leila.

Pour le cours « Transparence », on écrira en grand sur le tableau noir le chiffre « 138 » qui est le classement mondial du Liban en matière de transparence, accompagné de la note 28/100. On informera l’assistance que la loi contre la corruption a été renvoyée au parlement pour cause d’insuffisances portant sur les modalités de nomination des membres de la commission indépendante chargée de livrer cette lutte sans merci contre la corruption, et sur la nécessité d’intégrer ladite loi à une « stratégie nationale de lutte contre la corruption », outre le besoin d’inclure les mécanismes de lutte contre le secteur des affaires ! On leur apprendra que le meilleur moyen de tuer un projet de loi est de le rendre trop ambitieux.

Pour le cours « résolution des conflits », on rappellera que « charité bien ordonnée commence par soi-même », qu’un État en butte à un problème existentiel, en passe d’être lui-même « résolu » par un mini-État ne peut prétendre enseigner aux autres la résolution de leurs conflits, qu’il doit d’abord résoudre son propre conflit avec lui-même, ne pas se soumettre à son kidnappeur, mais s’en libérer ou le maîtriser, qu’il se doit d’être un État indépendant, souverain, exclusif, sans concurrent, sans armée parallèle d’allégeance étrangère, asseoir sa souveraineté sur tout le territoire, posséder un seul gouvernement, et non un gouvernement double ou des gouvernements gigognes. On montrera aux étudiants comment la non-résolution drastique des conflits internes chroniques d’un pays, depuis sa fondation, peut conduire au dépaysement de ses citoyens à l’intérieur de leur pays.

Pour le cours « culture de la paix », comment enseigner cette matière au beau milieu de la « culture de guerre » qui prévaut et qui constitue la culture essentielle d’un parti va-t-en-guerre et en contrôle du pays ?

Passons au cours de rencontre et de dialogue interreligieux,  joyau de l’Académie, point fort et sujet de fierté de nos académiciens, malgré les nombreuses taches (de sang) au palmarès historique. Que verront sur l’écran de projection les étudiants ? Des chrétiens qui dialoguent à coups de fourche, de poing, de pied et de pied de nez, en vue d’avoir le « monologue » du discours chrétien. Des musulmans, sunnites et chiites, qui se détestent historiquement et idéologiquement. Idem pour les druzes entre eux et vis-à-vis des autres. Des partis confessionnels qui s’entre-déchirent ou qui s’allient les uns contre les autres. La classe étant un échantillon fort représentatif, il est fort à craindre qu’elle ne se transforme en une foire d’empoigne transposée dans la cour de récré qui tiendra lieu d’arène pour gladiateurs confessionnels, saluant leurs «césars » respectifs avant le coup d’envoi des Jeux.

Concernant le cours « égalité des sexes », on s’en tiendra, comme dans la réalité extra-académique, aux slogans et aux meilleures intentions. On dispensera l’étudiant des travaux pratiques inutiles car difficilement applicables sur le marché du travail, tels que l’équité salariale, l’équité en emploi, la suppression du « plafond de verre », la transmission de la nationalité aux enfants et au conjoint… Il faudra attendre la création d’une « Académie de la femme… », pas de l’homme, pour exaucer ces vœux. On évoquera, en passant, la loi sur l’exemption du permis de travail aux enfants nés d’une mère libanaise, votée mais renvoyée aussi au parlement pour peaufinage, la liste exhaustive des métiers n’étant pas établie et le tour complet de la question n’étant pas bouclé… Encore une « ambition » paralysante.  

Quant au cours « développement durable », il sera bref puisque nos capacités de destruction durable de l’environnement et nos incapacités de gestion des déchets raccourciront la chaîne générationnelle de sorte à décharger les générations futures du fardeau d’exister dans ce pays pour avoir à répondre à des besoins. 

Bref, c’est en s’appuyant sur ces antithèses que les cours de l’Académie pourraient produire leur contre-effet salutaire, conduire les initiateurs, administrateurs, enseignants, étudiants et grand public à prendre conscience de l’ampleur de leur inconscience et de leur inconséquence, à mettre leurs enseignements et leur apprentissage en pratique, à tirer les leçons au moment d’en donner, et appliquer les résolutions, non seulement onusiennes, mais éthiques et morales, de sorte à faire du Grand Liban, à l’aube de son second centenaire, une grande Académie exemplaire.    

Ronald Barakat  

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