Les infractions cléricales à la Constitution libanaise.

Après « Les infractions cléricales au droit canonique de l’Église catholique », il serait utile d’attirer l’attention du clergé maronite et de ses ouailles fanatisées sur les infractions suivantes à la Constitution libanaise :

1- Sur la troisième disposition fondamentale du Préambule :

C) « Le Liban est une république démocratique, parlementaire, fondée sur le respect des libertés publiques et en premier lieu la liberté d’opinion et de conscience… ».

Cette disposition accorde à un public la liberté d’assister à un spectacle musical, quel que soit son genre et sa teneur, ainsi que pour les artistes la liberté de se produire, et n’accorde aucun droit constitutionnel à une instance (religieuse ou autre) et à son public d’empêcher la tenue de l’événement.

Le groupe Mashrou’ Leila et son public ont le droit, en toute liberté d’opinion et de conscience, de cultiver et d’apprécier ce genre musical, dans la forme et dans le fond, tout comme le public opposé a le droit, en vertu de la même disposition, de ne pas apprécier ce genre musical sans empiéter sur la liberté des premiers.

Les deux publics sont en droit d’exercer leurs libertés « en parallèle ». Rien ne pouvait empêcher les anti-Mashrou’ Leila d’organiser leur « contre-spectacle », plus loin, et d’inviter leurs fans chrétiens à assister à leur « contre-événement » aux accents liturgiques.

2- Sur la cinquième disposition fondamentale du Préambule :

E) « Le régime est fondé sur le principe de la séparation des pouvoirs, leur équilibre et leur coopération ».

Les pouvoirs concernés étant l’exécutif, le législatif et le judiciaire… et non le pouvoir religieux qui doit, à plus forte raison, se tenir à l’écart des affaires publiques et des activités culturelles et artistiques profanes dans l’espace public.

3- Sur les droits et les devoirs au Chapitre II :

Article 8

« La liberté individuelle est garantie et protégée. Nul ne peut être arrêté ou détenu que suivant les dispositions de la loi. Aucune infraction et aucune peine ne peuvent être établies que par la loi ».

Cet article ne se contente pas uniquement de garantir la liberté individuelle, en l’occurrence celle de l’artiste et du spectateur, mais de la protéger, ce qui ne fut pas le cas dans l’affaire Mashrou’ Leila où les artistes ont été en proie aux insultes, aux poursuites et aux menaces (même de mort), sans que les autorités du pays ne se mobilisent pour les protéger, et ce en violation de cette disposition. De plus, il est stipulé « qu’aucune infraction et aucune peine ne peuvent être établies que par la loi », étant bien entendu qu’il s’agit de la loi civile, et non la loi religieuse. Or le groupe de chanteurs, qui a été acquitté par décision de justice après interrogatoire – qui n’a donc pas enfreint la loi – a subi la « loi religieuse » du clergé maronite, lequel a appelé à l’annulation du spectacle et a incité ses fidèles fanatisés à exercer les pressions dans ce sens. Le groupe a donc subi une « peine » illégale pour une infraction inexistante par décision judiciaire.

Article 9

« La liberté de conscience est absolue. En rendant hommage au Très-Haut, l’État respecte toutes les confessions et en garantit et protège le libre exercice à condition qu’il ne soit pas porté atteinte à l’ordre public ».     

Contrairement à ce que prétendent des falsificateurs de cet article (dans une pétition qui circule), il n’est pas fait mention d’une quelconque « obligation » de culte, notamment le culte du Très-Haut par les Libanais, mais d’une disposition de l’État libanais à le faire, tout en garantissant le libre exercice pour tous, pourvu que celui-ci ne « porte pas atteinte à l’ordre public »… et non point aux croyances ! C’est l’ordre public qui doit être, selon cet article, à l’abri de toute atteinte, et non les croyances religieuses ou le sacré ! Or l’ordre public a été plus qu’atteint, non pas de la part de Mashrou’ Leila et de son public, mais de la part des réactionnaires au spectacle de Mashrou’ Leila, ecclésiastiques et laïques réunis. Ce sont ces derniers qui ont troublé l’ordre public par leurs réactions insurrectionnelles et inquisitoires. À noter aussi, à l’intention des malintentionnés, l’entrée en matière de l’article 9 :  « La liberté de conscience est absolue » ! Elle inclut, ipso facto, la liberté d’incroyance, la liberté de ne croire ni au Très-Haut, ni au Très-Bas, la liberté d’exprimer leur pensée, leurs fantasmes, leurs sentiments comme bon leur semble, dans les limites tracées par la loi… la loi  de la république laïque, pas théocratique !

Article 13

« La liberté d’exprimer sa pensée par la parole ou par la plume, la liberté de la presse, la liberté de réunion et la liberté d’association sont garanties dans les limites fixées par la loi ».

Cerise sur le gâteau : les libertés de pensée, d’expression verbale, scripturale, artistique, la liberté de presse … sont constitutionnellement garanties dans les limites fixées… pas par l’archevêché de Jbeil, pas par le Centre catholique d’information, pas par Bkerké, pas par le canon de l’Église, ni le canon de l’Armée, pas par un parti politique, humain ou divin, pas par la loi islamique, ni judaïque, ni brahmanique, ni bouddhique… mais par la loi de la République libanaise, démocratique et LAÏQUE.  

4- Sur les Pouvoirs :

Article 20

(…) « Les juges sont indépendants dans l’exercice de leur magistrature. Les arrêts et jugements de tous les tribunaux sont rendus et exécutés au nom du Peuple Libanais »

Il s’agit ici, bien entendu, des juges des tribunaux civils, et non ecclésiastiques. La procureure générale du Mont-Liban, qui a interrogé et acquitté les chanteurs de Mashrou’ Leila, relève de ces tribunaux. Le clergé maronite, frustré par la décision judiciaire, aurait pu se prévaloir de son droit constitutionnel, faute de droit canonique, et faire appel devant les tribunaux compétents, et non à la rue chrétienne fanatisée pour contrevenir aux lois constitutionnelles en vigueur. Les non-lieux, acquittements, jugements émis par ces tribunaux se font « au nom du Peuple libanais », pas au nom du Peuple de Dieu ! C’est le Peuple libanais qui n’a rien trouvé de mal aux chansons et spectacles de Mashrou’ Leila. C’est le Peuple libanais qui a déclaré que leur art relève de la liberté d’expression. C’est le Peuple libanais qui leur a permis de se produire, et ce n’est ni le Peuple libanais, ni le Peuple de Dieu qui a fait violence pour les en empêcher, mais un « peuple » fanatique, aveugle aux textes de loi et aux textes sacrés, sourd à la Parole de la Justice et à la Parole de Dieu. Un « peuple » qui n’a rien à voir, ni avec la justice des hommes, ni avec la justice de Dieu, ni avec les valeurs républicaines, ni avec les valeurs chrétiennes.

R.B.

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