Les infractions cléricales au droit canonique de l’Église catholique.

Le lynchage, il y a quelque temps, d’un citoyen accusé de blasphème, du nom de Bechara Asmar, par la main de chrétiens maronites enragés, avec la bénédiction de leur patriarche qui avait fermé les portes de Bkerké au blasphémateur, a comme donné le « goût du sang » à ces chrétiens qui, après s’être pourléché les babines sur la dignité d’un individu et l’avoir transformée en carcasse, se sont lâchés sur un groupe de chanteurs, jusqu’à menacer de s’en prendre à eux physiquement.

Sourds à la Parole de Dieu (l’Évangile) qui interdit toute forme de violence, et dont les versets clairs et sans équivoque sautent aux yeux, ils se réfèrent, pour justifier leur action, à une sorte de « praxis ecclésiale » dans une tentative de justifier leur violence, tant verbale que comportementale. Ils nous renvoient tantôt à l’époque médiévale des croisades, dont certains extrémistes éprouvent la nostalgie maladive, tantôt à l’époque récente où des chrétiens ont porté les armes pour défendre leur communauté ou leur patrie, et notamment à la guerre civile libanaise, en un parallélisme qui, malgré son caractère illogique et disproportionné, parvient à convaincre certains esprits naïfs.

Ces ultracatholiques, en majorité maronites, laïques fanatisés par certains ecclésiastiques, justifient l’usage de la force (verbale, comportementale ou physique) contre un individu ou un groupe de chanteurs par l’usage légitime de la force dans une situation de guerre, comme si la chanson « Djin » de Mashrou’ Leila, ou les propos de Bechara Asmar, chuchotés privément avant le début de sa conférence de presse, constituaient un casus belli. Ces ultraradicaux, très fervents de Mar Charbel (soit dit en passant), nous apostrophent en des termes du genre : qu’adviendrait-il de nous, chrétiens, s’il fallait tendre l’autre joue ? Une bonne excuse pour souffleter à tort et à travers.

Puisque ces fanatiques chrétiens ne veulent rien savoir de la Parole de Dieu, puisqu’ils préfèrent écouter la parole pour le moins hérétique de certains prêtres, puisqu’ils prennent pour modèle de référence la position et l’action de l’Église, à un moment donné de l’histoire, dans une tentative de séparer le Corps du Christ (l’Église) de son Esprit, fermons le Livre saint et ouvrons-leur le Catéchisme de l’Église catholique, bien que nous sachions à l’avance que ce petit cours ne rendra pas leur esprit obtus aigu, car il en faut beaucoup plus pour desserrer l’étau de leur aveuglement haineux (peut-être une intervention divine). Mais nous avons foi que des « miracles » peuvent se produire pour certains et, surtout, pour ceux et celles qui subissent leur influence néfaste.

I- Sur la violence et l’usage de la force.

Pour ce qui est des notions de violence et de guerre, un saint et docteur de l’Église, du nom de Thomas d’Aquin, a posé les conditions d’une guerre appelée « juste », à savoir que « celle-ci ne peut relever que d’une puissance publique, sinon elle est un crime », qu’elle doit avoir une «cause juste », que cette cause ne doit pas en cacher une autre, mais être au service du bien commun.

La notion est reprise dans le « Catéchisme de l’Église catholique » (no 2307) et dans le Compendium (résumé) de la doctrine sociale de l’Église :

« Pour être licite, l’usage de la force doit répondre à certaines conditions rigoureuses: « — que le dommage infligé par l’agresseur à la nation ou à la communauté des nations soit durable, grave et certain; — que tous les autres moyens d’y mettre fin se soient révélés impraticables ou inefficaces; — que soient réunies les conditions sérieuses de succès; — que l’emploi des armes n’entraîne pas des maux et des désordres plus graves que le mal à éliminer » (Chap. XI, section III, « La légitime défense »).  

Ces principes sur l’emploi de la force se répercutent, logiquement, sur les échelons inférieurs pour invalider toute force exercée sur des groupes ou des individus, ou toute mesure coercitive à l’endroit de personnes, quel que soit leur crime. En effet, il ne peut être permis à petite échelle ce qui est interdit à grande échelle, et à plus forte raison s’il s’agit d’un délit d’expression ou d’opinion.

Il convient de noter, d’ailleurs, que nulle part dans le Catéchisme catholique il n’est fait mention d’une quelconque mesure disciplinaire ou emploi de la force coercitive pour blasphème ou sacrilège. Non plus dans l’Évangile. Mais au contraire, nous y voyons Jésus lui-même accusé de blasphème et persécuté pour avoir contrevenu aux règles, comme pour signifier que le beau rôle n’est pas du côté des censeurs.

En effet, les neuf délits stipulés dans le Code de droit canonique passibles de la peine de l’excommunication ne comprennent pas le blasphème, ni la violation du sacré, sauf la profanation des espèces consacrées, à savoir le corps ou le sang du Christ (can. 1367). À noter également que l’excommunication, qui ne touche que le baptisé catholique, le prive de la participation aux biens spirituels relevant de la juridiction de l’Église, notamment l’administration et la pratique des sacrements, mais de manière réversible, une levée de peine étant possible advenant le repentir et l’absolution. De plus, l’excommunié est exclu de la communauté, mais demeure dans l’Église. Il ne peut être « débaptisé ».

Si, tout récemment, des États comme l’Irlande et le Canada ont aboli leur loi anti-blasphème (respectivement en octobre et décembre 2018), et à l’heure où ladite loi est toujours en vigueur dans nombre de pays, l’État du Vatican, lui, est étranger à cette loi qui ne figure pas dans sa « Constitution » canonique, bien que le blasphème soit considéré comme un péché, mais pas au point d’exclure le pécheur de la communauté par l’excommunication dont les critères sont bien définis. Et ceci, contrairement à  l’État libanais qui ploie sous les diktats de ses « États religieux », lesquels lui ont imposé leurs lois, notamment celle de l’anti-blasphème (outre celles du statut personnel, du mariage strictement religieux, etc.).  

D’ailleurs, si l’excommunication comprenait le blasphème, beaucoup de chrétiens libanais tomberaient sous le coup de l’interdit sacramental pour leurs jurons, notamment celui qui « maudit Dieu » (…يلعن), ce qui est bien plus grave que de parodier une icône. Les Québécois, à titre d’exemple, devraient être excommuniés en masse pour leurs sacres anticléricaux visant les symboles chrétiens et leurs objets liturgiques  (tabarnak, crisse, câlice, ostie, sacrament, cibouère…), proférés à tout vent, et consécutifs aux nombreux abus de l’Église catholique avant la Révolution tranquille… que l’on espère pour le pays du Cèdre. En effet, tant que le blasphème y sera puni, moins par la loi que par les « hors-la-loi », tant que des concerts seront interdits par ces derniers à cause d’une chanson, tant qu’un individu sera voué aux gémonies pour un écart de langage, ce pays ne sera jamais véritablement laïque et démocratique. La suppression du délit de blasphème, ce « crime imaginaire » (selon Jacques de Saint Victor), de l’esprit des Libanais avant les textes, est la condition sine qua non d’une séparation effective entre la Religion et l’État.

II- Sur les droits de l’homme.

Dans le chapitre IV sur les droits de l’homme du Compendium de la doctrine sociale de l’Église, cette dernière souscrit à la Déclaration universelle des droits de l’homme qui a pour corollaire la dignité humaine:

 « Le mouvement vers l’identification et la proclamation des droits de l’homme est un des efforts les plus importants pour répondre efficacement aux exigences irréductibles de la dignité humaine (…) Le Magistère de l’Église n’a pas manqué d’évaluer positivement la Déclaration universelle des droits de l’homme, proclamée par les Nations Unies le 10 décembre 1948, que Jean-Paul II a qualifiée de véritable « pierre milliaire placée sur la route longue et difficile du genre humain (…) De fait, la racine des droits de l’homme doit être recherchée dans la dignité qui appartient à chaque être humain ».

L’accent porté par l’Église catholique sur le caractère sacré et l’inaliénabilité de la dignité humaine ne fait aucun doute. Par son appui marqué à la Déclaration universelle des droits de l’homme, l’Église reconnaît et sacralise la liberté de croyance et de conscience, donc la liberté de ne pas croire. Elle condamne, dans la même veine, toute atteinte à la dignité de la personne et toute persécution consécutive à ses orientations, ses croyances ou non croyances.

Or l’individu Bechara Asmar et le  groupe Mashrou’ Leila, soumis à un lynchage systématique impitoyable de la part de chrétiens, sont les victimes d’une violation flagrante du droit canon, avant celle des droits de l’homme, et d’une atteinte criante à la dignité humaine, violation qui requiert de la part des contrevenants cléricaux et laïques des excuses et une reddition de comptes.    

III- Sur la liberté de la personne.

La liberté, du point de vue doctrinal catholique, est sacrée, d’essence divine, indissociable du libre-arbitre et intimement associée à la dignité comme en témoignent les passages suivants aux chapitres III (c) et IV section 7 (c):

«La dignité de l’homme exige donc de lui qu’il agisse selon un choix conscient et libre, mû et déterminé par une conviction personnelle et non sous le seul effet de poussées instinctives ou d’une contrainte extérieure » (…) « La liberté est dans l’homme un signe très élevé de l’image divine et, en conséquence, un signe de la dignité sublime de chaque personne humaine : La liberté s’exerce dans les rapports entre les êtres humains. Chaque personne humaine, créée à l’image de Dieu, a le droit naturel d’être reconnue comme un être libre et responsable. Tous doivent à chacun ce devoir du respect. Le droit à l’exercice de la liberté est une exigence inséparable de la dignité de la personne humaine ». 

« Tous doivent à chacun ce devoir du respect ». Et ce devoir du respect incombe encore plus au chrétien, outre son devoir d’aimer son prochain… même si celui-ci blasphème, conformément à son droit d’exercer sa liberté. Il n’est pas dans le rôle, ni le devoir du chrétien d’insulter et de menacer le blasphémateur, ni de le censurer, ni de le persécuter, ni d’attenter à sa vie et, surtout, à sa dignité sacrée, mais tout au plus de le raisonner. Et, au mieux, de lui annoncer l’Évangile.   

En se basant sur tout ce qui précède, on en conclut que le clergé maronite, avec une partie de ses fidèles fanatisés, ont contrevenu à des clauses du droit canonique de l’Église catholique dans les affaires Bechara Asmar et Mashrou’ Leila (pour ne s’en tenir qu’à ces deux récentes affaires). Ils ont usé de la force illégitime, coercitive, par la parole et par le geste (insultes, menaces, terrorisation, poursuites…). Ils ont bafoué leur dignité et brimé leur liberté d’expression, par des offenses, des mesures vexatoires, punitives, et par la censure. Ils ont réprimé leur liberté de conscience et de pensée, ainsi que leur liberté d’exercice professionnel ou artistique.    

En conséquence, le chrétien modéré, authentique, membre à part entière de l’Église, pourrait se prévaloir du droit de porter plainte au Saint-Siège pour violation de l’éthique chrétienne catholique, des préceptes évangéliques et du Code de droit canonique de la part de certaines instances ecclésiastiques maronites, avec l’implication du patriarcat, fût-ce par action ou par omission. Le recours pourrait être individuel ou collectif. Parmi les options d’action collective, une pétition servirait la cause et constituerait un bon moyen de faire parvenir la voix chrétienne, le message chrétien authentique à la curie romaine qui ne se doute pas du taux d’incurie observé dans ce coin obscur de la chrétienté orientale, où des évêques dirigent leur diocèse, et des curés leur paroisse comme s’il s’agissait de leur propre boutique. Où des décisions unilatérales sont prises, telles que claquer la porte de l’église au nez du pécheur, exiger des excuses publiques, annuler des spectacles, inciter à la vindicte populaire… et ceci au mépris de la foi chrétienne et du droit canonique.      

Au lieu d’œuvrer « pour une civilisation de l’amour » tel que recommandé au dernier chapitre de la doctrine sociale de l’Église, ces instances cléricales et leurs ouailles zélées ont contribué, à l’inverse, à créer un climat propice à l’instauration d’une « civilisation de la haine », d’un règne inquisitorial  et d’un régime religieux, obscurantiste et théocratique.  

D’où l’urgence de procéder à une réforme ecclésiale, destinée à mettre un terme à ce cléricalisme oriental outrancier et à faciliter l’instauration d’une laïcité véritable, à même d’assurer le vivre-ensemble et de préserver toutes les libertés, et ceci avant que la grogne anticléricale ne gagne en ampleur et ne finisse par étouffer les cantates et les cantiques et par vider les églises… comme c’est le cas actuellement en Occident !

R.B.

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