Message céleste du patriarche Sfeir aux Libanais.

Chers frères et sœurs,

Au moment où je m’apprête à recevoir du Seigneur la Couronne de la Justice, un ange est venu m’informer de « l’affaire Asmar » qui envahit votre actualité et dans laquelle je suis directement impliqué. Après avoir pris la permission du Seigneur, je m’adresse à vous librement par ce message fraternel. Je dis bien « librement », étant libéré du langage  et de la posture protocolaires que commandaient ma charge et mon statut sur terre.

Veuillez savoir, mes chers amis, que le spectacle qui s’offre à ma vue, du haut de ma loge, et les clameurs qui me parviennent ne sont ni pour me faire honneur, ni pour me réjouir. Vous me gâchez la fête ! Je vous remercie pour vos excès de zèle à mon égard, et pour votre ardeur à défendre ma mémoire, mais ce n’est pas en insultant mon « insulteur » que vous parviendrez à la réhabiliter. Ce n’est pas en persécutant mon « persécuteur » que vous obtiendrez réparation pour moi. D’ailleurs, je n’en demande, pour ma part, aucune. Je pardonne à M. Asmar, et vous demande de lui pardonner, comme il est demandé de pardonner «jusqu’à soixante-dix fois sept fois » (Mt. 18 , 21-22). Il est d’ailleurs bien loin d’être celui qui m’a offensé le plus. Mes offenseurs et détracteurs ne se comptaient pas, durant ma charge patriarcale. 

Si j’étais en bas, en fonction, et que l’insulte avait visé mon prédécesseur défunt, j’aurais immédiatement réglé l’affaire en privé et accepté les excuses publiques du pénitent, sans les avoir exigées. J’aurais demandé l’arrêt des poursuites judiciaires à son encontre et réclamé sa libération. J’aurais étouffé les protestations dans l’œuf par voie de communiqué et tourné la page. D’autant plus que d’autres affaires, autrement plus urgentes et prioritaires, occupent – ou préoccupent – votre quotidien. Vous avez d’autres chats à fouetter que ce pauvre monsieur coupable d’un écart de langage qu’il n’avait pas l’intention de rendre public. Vous en avez assez fait. Ça suffit ! C’est ma mémoire que vous martyrisez, vous qui voulez la défendre. C’est mon honneur, ma modestie, mon abnégation que vous blessez profondément. 

Je vous remercie pour vos élans de solidarité et de ferveur, mais je n’accepte pas d’être instrumentalisé, utilisé dans des rapports de force politiques, à des fins d’affirmation communautaire de soi, laquelle est aux antipodes de mes positions temporelles et spirituelles. Je ne suis pas dupe de vos motivations, même si je ne doute pas de votre bonne foi. Et parlant de foi, je vous demande de la manifester par des gestes de miséricorde, des expressions d’amour et de charité et des marques de tolérance et de fraternité chrétiennes.

J’aurais souhaité bénéficier de votre soutien autrement, de mon vivant, par l’unité entre vous, par le sentiment national, par la réalisation de mon rêve de souveraineté et d’indépendance – votre rêve – que j’ai vu à la fin de mon parcours, se dissiper… pour se transformer en cauchemar.

J’aurais souhaité une fidélité aux valeurs que je défendais plus qu’une fidélité à ma personne ou à ma mémoire.

Vous avez encore la possibilité de me réjouir, même au fond de mes béatitudes.

Unissez-vous, aimez-vous les uns les autres, comme le Père vous aime ! Pardonnez-vous vos offenses, comme le Père pardonne vos offenses. Et surtout, pardonnez à mon dernier offenseur, qui est le moindre ! Pensez à sa famille. Ayez de la compassion.

Je compte sur vous, et je vous aime.

Nasrallah Sfeir

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