Réponse à la « Lettre aux jeunes du Liban, par Michel Aoun ».

Monsieur le Président,

Bien que cette lettre ne me soit pas adressée, étant un « vieux » dont la jeunesse a été ruinée, non seulement par vous, mais par toute la caste politique qui a présidé aux destinées de ce pays, avant et pendant votre action politique, qu’il me soit toutefois permis de m’interposer, entre les jeunes du Liban et vous, au risque de parasiter l’accueil favorable réservé à votre message par une partie des jeunes du Liban. Je dis bien une « partie des jeunes », car je doute que la majeure partie vous reçoive cinq sur cinq, étant désabusée à force d’avoir été abusée, dans la pratique, par tout le contraire des propos théoriques, sages et mesurés, contenus dans votre lettre.

En effet, c’est cette même jeunesse, libre et souveraine, qui a fait – et continue de faire – les frais du clientélisme, du népotisme, du favoritisme, du féodalisme, du confessionnalisme, du communautarisme et du fromagisme qui caractérisent la vie politique libanaise et qui, sous votre mandat, n’ont pas vu leurs « ismes » baisser d’un iota, mais au contraire, pointer de plus belle.

C’est cette même jeunesse libanaise qui a assisté, ces dernières années, aux blocages anticonstitutionnels de votre bloc, à des fins de placement ministériel concernant surtout votre gendre, et d’élection présidentielle dévolue à votre personne. Ceci sans compter les nominations administratives, judiciaires et diplomatiques favorisant, selon des quotes-parts confessionnelles, vos propres gens et partisans. Cette jeunesse voudrait bien voir en vous le « père de tous », et non le père de vos proches et, surtout, le père de votre gendre.

Cette même jeunesse est certes sensible au « droit à la différence » que vous lui prescrivez, et non à l’indifférence à laquelle elle a droit sans le vouloir. Elle est en faveur de la différence sociale, et non raciale, à la différence culturelle, et non confessionnelle, à la différence intellectuelle et non idéologique, à la différence pluraliste, et non exclusiviste, à la différence inclusive, et non discriminatoire, à la différence hospitalière, humanitaire, et non celle perçue comme étrangère (qu’il convient de refouler hors nos frontières), et ceci dans l’indifférenciation humaniste, égalitaire et altruiste. 

Concernant le droit à la liberté d’expression et de croyance, que vous vantez dans votre lettre, c’est cette même jeunesse libanaise qui en a payé le prix, parfois cher, qui a été victime, jusqu’à hier, des traques et matraques des appareils sécuritaires de l’État pour avoir usé de ladite liberté sur les réseaux sociaux et ailleurs.

Pour ce qui est des droits de la personne, c’est cette même jeunesse libanaise qui a vu, il n’y a pas longtemps, des jeunes et moins jeunes, libanais et non libanais, arbitrairement arrêtés, détenus et torturés lors des « garde à vue », loin de la vue de leurs avocats et des défenseurs des droits de l’homme.

C’est cette même jeunesse libanaise qui a témoigné, tout récemment, des pires scandales qui auraient fait la chute d’un pan de régime, si ce n’est le régime entier, dans une république véritablement démocratique. Cette jeunesse a toujours, bien fraîches dans sa jeune mémoire, les « affaires » scandaleuses, telles que l’affaire Itani, l’affaire Diqqa, l’affaire des militaires otages égorgés et non vengés, l’affaire des nationalités accordées (ou vendues ?) aux proches du régime sanguinaire de Damas, l’affaire des tunnels transfrontaliers, l’affaire des réfugiés syriens livrés à leurs bourreaux, l’affaire insoluble des déchets, l’affaire des navires-centrales, l’affaire des empiètements maritimes, des irrégularités foncières (légalisées), et jusqu’à tout récemment l’affaire des câbles de haute tension à Mansourieh. Ceci n’étant qu’un échantillon d’affaires qui ne présagent rien de bon pour l’avenir de cette jeunesse.

C’est cette même jeunesse libanaise qui s’était mise en liesse lors du jugement rendu par la Cour de Justice concernant l’assassinat de Béchir Gemayel et qui attend toujours le mandat d’amener de l’assassin … qui nargue la justice libanaise et son verdict à un jet de pierre de notre frontière avec la Syrie.

C’est cette même jeunesse libanaise qui est toujours sans nouvelles des enquêtes sur la longue liste d’assassinats de ses aînés tombés en martyrs à cause de leur amour d’un Liban, tel que rêvé par cette jeunesse : non pas « grandiose » et dépendant, mais petit et indépendant, sans mini-État dans l’État, sans armes illégales, sans inféodation aux nations étrangères.

C’est cette même jeunesse qui est aussi sans nouvelles de ses disparus, non seulement sur le sol voisin, mais également sur son propre sol, ou sous-sol où vieillissent des innocents comme Joseph Sader (pourvu qu’il soit toujours en vie).  

C’est cette même jeunesse libanaise qui a assisté, lorsqu’elle était plus jeune, à l’invasion de Beyrouth, en mai 2008, par une résistance offensive et offensante (avec votre approbation), taxée de terroriste par le monde entier, que vous soutenez depuis 2006 (pour des motifs bien connus), après l’avoir vous-même traitée de tous les noms durant vos quinze années d’exil.

C’est cette même jeunesse libanaise, encore plus jeune, plus fougueuse, plus rêveuse, qui a vu sa Révolution du Cèdre amputée par votre retrait du Mouvement du 14 mars, au lendemain du rassemblement historique de cette date, auquel vous aviez activement participé.

C’est cette jeunesse dont l’enfance a vu notre jeunesse déchirée et dissipée par les vaines guerres de libération et d’élimination. 

C’est cette même jeunesse libanaise qui a vu récemment la suppression du ministère de la lutte contre la corruption, et qui ploie sous l’oppression des corrompus de tout acabit. C’est elle qui s’appauvrit de l’enrichissement illicite de ses gouvernants, qui souffre de plus en plus du chômage et qui frappe désespérément aux portes de l’exil. D’où la nécessité de diffuser cette lettre aux quatre coins du monde où s’est dispersée et réfugiée cette jeunesse.

C’est cette même jeunesse qui attend, avant de devenir vieillesse, l’application des lois dissuasives et protectrices, restées lettre morte, telles que celles du « médiateur de la République » (Ombudsman), du droit d’accès à l’information, de la Commission nationale des droits de l’homme, de prévention de la torture…

C’est cette même jeunesse libanaise qui assiste, impuissante, à la dégradation de son environnement, à l’éventrement de ses montagnes par les carrières, à la réduction de son espace vert, à la pollution de son air, de sa terre et de sa mer.

C’est cette même jeunesse qui va hériter, non point des « énergies renouvelables », à part les énergies employées par votre establishment pour se « renouveler » et maintenir son emprise sur les ressources et les institutions du pays, non point des « énergies propres » telles que les énergies géothermiques, éoliennes, solaires, hydroélectriques, mais des énergies dites « fossiles », polluantes, à savoir celles du charbon, du pétrole et du gaz, à l’image de la fossilisation d’un État de non droit et de non-État. Cette jeunesse héritera des énergies dites « sales », à l’instar de la saleté qui envahit nos rues, nos plages, nos collines, nos sphères géographique et politique.

Et plus le temps passe à déployer ce genre d’énergies fossiles, sales, moins cette jeunesse, et celle qui la suit, auront la possibilité et la capacité de réparer les dégâts, et mettre le pays sur les bons rails.

C’est pourquoi les vieilles énergies délétères doivent, le plus tôt possible, avant qu’il ne soit trop tard, céder la place aux jeunes énergies, mais les propres d’entre elles, car certaines jeunes énergies, heureusement minoritaires, ont été polluées par les vieilles, majoritaires. Les vieilles énergies ne doivent en aucun cas – et pour le salut de la patrie – se renouveler, même en la personne de leurs descendants qui ont contracté les vieilles habitudes énergétiques.     

D’ailleurs, n’est-ce pas vous-même, monsieur le Président, qui avez conclu votre lettre sur un constat d’échec ? Sur un aveu d’impuissance en affirmant, à l’adresse des jeunes du Liban, que « vous réussirez ainsi là où nous avons échoué » ? Permettez-moi de saluer, là, votre franchise et votre honnêteté.

Ronald Barakat

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