S’’IL VOUS PLAÎT …DESSINE-MOI LA CENSURE !

Le Petit Prince, les yeux encore embués de n’’avoir pu convertir l’’égoïsme, la vanité et la jalousie en leurs contraires respectifs, déambulait dans une ruelle déserte quand il vit un étrange personnage, la mine renfrognée, l’’humeur ténébreuse, les cinq sens ankylosés, la narine enflée et soufflante, en train de raturer des images et des messages dessinés sur le mur à l’’aide d’’un pulvérisateur.

– Mais que faites-vous? Demanda le petit bonhomme, étonné de ce manège.

– Es-tu aveugle? Mon geste est-il si difficile à interpréter?

– À l’’interpréter, non, mais à le comprendre, oui.

– Je supprime ce que je n’’aime pas.

– Et si d’’autres aiment?

– Ils n’’ont pas à l’’aimer non plus.

– Et c’’est vous qui décidez pour eux ? Bizarre, la logique humaine ! Et comment vous appelle-t-on ici?

– Les mauvaises langues m’’appellent Censure.

– Il est vrai qu’’elles pèchent par défaut. Et c’’est quoi cet instrument que vous utilisez?

–  C’est une bombe à peinture. C’’est avec ça qu’’on fait des graffiti. J’’ai inversé son usage.

– Une bombe ?

– Oui, une bombe, et qui peut faire autant de dégâts que les vraies bombes, si elle n’’est pas désamorcée comme je le fais.

– Et qu’’est-ce que vous avez là, attaché à la ceinture?

– Une trousse qui contient d’’autres instruments d’’effaçage : gomme, ciseaux, etc. Je n’’ai pas affaire qu’’à des murs, tu sais.…

– Votre trousse ne contient pas de crayons?

– Mon crayon, c’’est ma gomme.

– Vous aimez ce métier, hein?

– Oh! Je l’’adore après Dieu! C’’est un métier si facile! On n’’a qu’à passer aux ciseaux, sans effort, les mauvais efforts des autres. Et en plus, on est mieux payé! C’’est une sinécure!

– Ça ne vous dit rien de détruire, d’’un coup, ce que peinent à construire les autres?

– Il ne s’’agit pas de détruire, mais de déconstruire, ce qui est un art en soi.

– Vous aviez mentionné Dieu, auparavant? Vous y croyez?

– En fait, nous censeurs, nous vouons un culte à notre déesse Anastasie, de qui nous recevons nos ordres. À sa fête annuelle, nous lui offrons la récolte de l’’année qui fait une montagne de coupures et de ratures. Nous en faisons un bûcher en guise d’’offrande en la priant de bénir la récolte de la nouvelle année que nous espérons plus fructueuse. Et toi, comment s’’appelle ton dieu?

– Sur ma planète, nous ne croyons en aucun dieu pour éviter les querelles. Ainsi, s’il existait, nous en serions plus dignes.

– Drôle de raisonnement que j’’aurais aimé effacer, sur ta planète.

– Oh! Votre métier n’’est pas sur la liste de nos activités.

– Ah! Vous l’’avez censuré?

– Non, mais il n’’a pas sa raison d’être parce que nous sommes tous des petits êtres de raison.

– Bah! Je me sens bien ici, en compagnie de mes instruments de coupure et de rature.

– Je ne peux donc pas vous demander de me faire un dessin?

– Malheureusement pour toi, je ne peux qu’’en défaire. C’’est mon métier.

Le Petit Prince médita un instant puis demanda :

– Bon alors, suivez-moi pour un dessin à défaire!

Et le censeur saliva :

– Ah! Défaire un dessin? C’’est vrai? J’’en ai l’’eau à la bouche! Où? Montre-moi!

Et le grand suivit le petit dans les circonvolutions et les dédales d’’un Cerveau malfamé. Ils empruntèrent de tortueuses ruelles insalubres, aux murs gribouillés, au sol jonché de livres calcinés, au ciel bas, gouttant de suie et traversé d’’éclairs déchirants. Des amas d’’immondices – de ciseaux, de bâillons, de rubans adhésifs – s’’amoncelaient ça et là, grossissant à vue d’’oeœil comme un cancer. Ils durent zigzaguer entre les cadavres de crayons abattus, de toutes les couleurs, gisant près de taille-crayons fumants. Des palettes brisées et des pinceaux rasés croisaient leur agonie dans des ateliers ravagés. Des bobines de films se dévidaient et enroulaient des réalisateurs et acteurs cloués au pilori de leur plateau de tournage. Des lucarnes de pénitenciers barraient les figures d’’opinion libre. Ils longèrent les murs délabrés de la Pensée unique, rencontrèrent une tête de mort sur un panneau d’’interdiction et traversèrent hâtivement  et sur la pointe des pieds une aire court-circuitée de neurones aux synapses défectueuses. Le censeur, essoufflé par la longue course et transi par ce spectacle d’’épouvante, arrêta son guide :

– Mais où m’’emmènes-tu?

– Au coeœur de ton cerveau sans coeœur.

– On n’’en est pas encore au bout?

– Le pire est à venir.

– De grâce, rebroussons chemin!

– Pas avant de vous montrer le dessin à défaire! Il est juste là, au tournant de l’’hémisphère. Vous le voyez, le vautour qui tient les ciseaux? En bas?

– Mais ce dessin ……c’’est moi ça! Tu veux que je m’’efface?

– Mais ce n’’est qu’’un dessin! Tu en feras faire un autre, si tu ne sais qu’’en défaire!

– Non, je ne peux pas effacer mon image. Je suis superstitieux. Et puis je m’’attirerais le courroux d’’Anastasie!

– Bon, laissez-moi le faire pour vous. C’’est facile! Voici des ciseaux  noircis, ramassés en chemin.

– Non, arrête! Tu ne peux commettre ce crime!

– Et vous, que faites-vous comme métier?

– Moi, je ne supprime pas les gens, mais leurs œœuvres!

– N’’est-ce pas une façon de les supprimer que d’’écraser le fruit de leurs efforts, d’’éliminer leur rêve, leur vision, leur art…, leur vie? N’est-ce pas la partie la plus vitale de leur être que vous supprimez?

– Dans ma pensée unique, je n’’y ai pas pensé.

– Bon, finissons le travail… Et le petit s’’apprêta à manier les ciseaux.

– Arrête! S’’écria le morne ciseleur. Épargne-moi et je change de métier!

Et le petit le lorgna malicieusement de bas en haut :

– Si vous voulez que je vous croie, jetez votre trousse dans votre abîme, ici et maintenant.

Et, avec beaucoup d’’efforts, lui qui maniait ses instruments sans effort, il jeta sa trousse et la vit s’’amenuiser et disparaître dans son vide. Au lieu d’’en avoir le coeœur lourd, il se sentit un coeœur léger.

Il eut cependant un sursaut d’’anxiété :

– Je vais devoir subir les foudres d’’Anastasie, à présent.

– Mais n’’avez-vous pas d’’autres dieux auxquels recourir? S’’enquit l’’enfant. Je sais que votre mythologie est riche en dieux très puissants. Tenez, Apollon, par exemple, dieu des arts et de la musique, qui ne verrait pas d’’un bon œœil que les œœuvres d’’art soient massacrées, …ou même Dionysos qui apprécie la fécondité versus la stérilité où vous étiez.

– Tu es mieux informé que moi l’’adulte.

– Ce n’est point une question d’’âge, mais d’’éducation. Et la qualité de l’’air non pollué de ma planète y est pour quelque chose.

– Je ferai mon choix du dieu qui me conviendra le mieux.

– Vous devrez aussi vous mettre à la besogne. Finie la sinécure! Dit-il en riant. Et pour vous dédommager d’’avoir perdu la mauvaise trousse, je vous offre la bonne. Tenez, ouvrez-la.

L’’ex-censeur l’’ouvrit et fut émerveillé d’’y voir des crayons multicolores, un beau stylo à encre aussi bleue que le ciel éclairci, une gomme, mais utile celle-là, non pour effacer, mais pour mieux écrire, un taille-crayon, pour aiguiser et non pour castrer, une règle d’’or, pour prévenir la démesure.

 – Bon, je vous souhaite bonne chance, Monsieur Censure, conclut l’’enfant, en tendant sa petite main que l’’autre prit dans la sienne, attendrie et bonifiée.

– C’’est moi qui te remercie, …mais voilà un autre problème que tu viens de rappeler à mon esprit aéré.

– C’’est bon signe de commencer à avoir des problèmes. Quel est-il ?

– Je ne peux plus me faire appeler Censure et ceci va me causer un sérieux problème d’’identité. Pas facile de changer de nom.

Le Petit Prince resta un moment pensif puis s’’illumina d’’une idée :

– Vous pourriez garder la même sonorité, bien sûr allégée, et vous faire appeler Sansure, qui est une forme de négation de Censure. Les néologismes sont toujours possibles dans vos langues.

– Mais tu es génial, mon petit! Quelle bonne idée! Ainsi rien ne change, sauf l’’orthographe! Et le sens caché dessous. Je peux toujours me faire appeler Sansure devant les censeurs butés, ils n’’y verront que du feu!

Et le «génial» Petit prit congé du dissident et fut heureux de découvrir, sur le chemin du retour, des jardins bourgeonnants de feuilles vierges et de crayons, des murs tapissés de graffiti ensoleillés, des voies dégagées, lumineuses, des ateliers florissant de pinceaux, des cafés littéraires, des plateaux de tournage animés, des artistes, écrivains et peintres dansant à la ronde, bras dessus, bras dessous. Il poussa un grand soupir et eut, pour une fois, l’’envie de rester. Mais d’’autres défis l’’attendent, au dénouement pas toujours heureux. Il poursuivit sa randonnée avec le sentiment (rare) d’’une mission accomplie, pourvu que Censure se fasse toujours appeler Sansure.

Chap. IV «Mon Petit Prince» (à paraître).

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