Sur les réactions aux propos de Yann Moix.

Yann Moix : « Je suis incapable d’aimer une femme de cinquante ans… je trouve ça trop vieux ».

Tout d’abord, un individu est libre de s’exprimer, d’exprimer ses opinions, ses préférences, aussi désobligeantes soient-elles, sans qu’on ne lui tombe dessus à bras raccourcis, sur le clavier et sur les ondes, pour le traiter, grossièrement, de tous les noms. On pourrait engager un dialogue constructif avec lui, pour le pousser à réviser, clarifier, tempérer ses propos, ou s’en excuser. Sinon, passer outre, surtout s’il s’agit d’une balourdise, et à plus forte raison si le propos est délibéré dans le dessein de faire parler de soi, de créer un buzz. En tous les cas, pardonner, ce qui nous grandirait et le diminuerait. Le pardon ne devrait pas être l’apanage des religions, chrétienne en l’occurrence, mais le propre de la « religion laïque », également, qui se targue de « liberté » et de « fraternité » (pour l’égalité, n’en parlons pas). Dans le monde des libertés, on devrait être libre de dire des bêtises, tant qu’elles ne sont pas nuisibles, diffamatoires, ou incitatrices à la haine ou à la violence, sans avoir à subir la terreur intellectuelle, médiatique, cybernétique, qui nous renvoie aux temps de la Terreur de laquelle la laïcité tire ses origines. 

On n’a pas le droit, du moins moral, de répondre à une bêtise par de la bêtise, par des propos bêtes, offensants et méchants à l’encontre d’une personne, bien identifiée, qui n’a visé personne, nommément. Mener contre un citoyen une attaque en règle ad personam pour une opinion personnelle, librement exprimée, n’est pas très respectueux des libertés et des droits de la personne. L’espace public, ainsi que le cyberespace, ne devraient pas être des « tribunaux du peuple », des places de lynchage médiatique, des foires d’empoigne et d’échauffourées verbales. En cas d’infraction, c’est à la justice de s’en mêler.

Il est vrai que les bourdes d’une figure publique retentissent plus fort, prennent des proportions démesurées pour susciter des représailles, ce qui est le prix de ce qu’on appelle la « rançon de la gloire », mais ceci ne peut servir de prétexte ou d’excuse pour accabler le fautif. Toute figure, publique ou pas, coupable ou pas, a droit à la dignité, même si elle se montre indigne. La dignité de la personne, tout comme de la collectivité, est inaliénable. Elle est sacrée, si ce terme est admis dans le vocabulaire laïc. Cessons de bafouer cette dignité, sous couvert de laïcité (débridée), fût-ce par action ou par réaction. Cessons de promouvoir cette liberté « libertaire », anarchique, qui nuit aux valeurs laïques, qui se permet tout : d’injurier, d’offenser, d’éreinter, de harceler, de rudoyer, de haïr… Cessons de terroriser, le plus laïquement du monde. Nul besoin de montrer ce visage de la laïcité, à l’occidentale : le visage de la haine, de l’intolérance, de la méchanceté, de l’aliénation, de l’anarchie… Cessons de mutiler les saines valeurs humanistes, républicaines, pour en arriver à dresser une effigie inhumaine, anti-républicaine, barbare, susceptible de pétrifier la Statue de la République.  

Pour en venir aux propos (fort regrettables) de M. Yann Moix, ils portent plus atteinte à sa propre personne, sa propre image, outre ses « affaires » qui en pâtiraient, une forte proportion de son lectorat étant cinquantenaire et plus, sans compter les autres tranches d’âge sympathisantes. Parfois, il faut laisser le boomerang faire son effet, lequel pourrait être plus cinglant, autrement plus coûteux, que les propos injurieux.

Quant aux cinquantenaires (et au-delà) visées, anonymement, elles n’ont qu’à continuer à se sentir bien dans leur peau, à s’y plaire davantage, à savourer leur âge, à aimer leur corps, et en prendre soin, en s’estimant heureuses et chanceuses d’avoir atteint cet âge, encore jeune, par ces temps troubles de réduction de l’espérance de vie. Certaines d’entre elles pourraient se consoler à l’idée que leurs cadettes de 25 ans seront, elles aussi, un jour, cinquantenaires… pour déplaire, à leur tour, à M. Moix. Elles pourraient aussi plaindre ce dernier pour sa perception superficielle, matérialiste, lubrique, de la femme, qui serait en droit de le lui rendre par les mêmes critères. Elles pourraient lui apprendre le vrai sens de l’amour. Le sortir de la prison de son corps et de ses schèmes, s’il veut bien s’en libérer. Lui souhaiter un peu plus de spiritualité, de maturité, de profondeur, de maîtrise, de confiance en soi. Faire preuve de miséricorde ou, du moins, de pitié.

Bref, les cinquantenaires ne devraient pas en faire tout un plat, celui-ci étant peu ragoûtant.

R.B.

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