Un peu d’amour pour mon petit !

 

Qu’elle est minuscule et chouette la crèche de la famille Christophe, installée dans leur jardin privé, attenant à la rue principale du quartier cossu de La Renaissance ! On avait pris soin de la rendre la moins visible possible pour ne pas s’attirer les foudres du voisinage, ni enfreindre la loi sur la laïcité. Les personnages – la sainte famille, l’âne, le bœuf, l’ange Gabriel, les rois mages, les bergers, les moutons – étaient, comme on dit, « dans leurs petits souliers », tout effacés, sauf l’Enfant, chaussé de tous les pieds nus et les va-nu-pieds de la terre.

Par contre, qu’il est grand et majestueux leur sapin planté juste à côté ! Il rehaussait la tombée de la nuit et faisait un si bel ombrage à la minuscule crèche, par ses guirlandes lumineuses clignotantes, ses boules multicolores, la neige artificielle sur les branches, ses longs fils blancs chatoyants, tels des « cheveux d’ange », ses cadeaux miniatures accrochés partout et ces figurines rutilantes et riantes du père Noël, aussi grosses que les boules, pendues à tous les échelons. Au sommet de l’arbre, une petite étoile, pâlissante pour ne pas être provocante, et à son pied des souliers de grosse pointure, pour enfants, attendaient d’engloutir de leur trou béant les joujoux et gadgets dernier cri.

Deux pères Noël, postés à l’extérieur de la luxueuse résidence, chacun à un angle de la rue, se faisaient la compétition, à coups de grelots, dans une lutte inégale : l’un typique, bien portant, lâchant de sa panse des ho ! ho ! ho ! retentissants, et l’autre, atypique, frêle et recourbé, psalmodiant une complainte inintelligible. L’un tendant la main, fièrement, pour offrir des friandises aux passants, et l’autre tendant la main, honteusement, pour quémander. Et bien entendu, le succès allant au premier qui avait quelque chose à offrir, puisqu’un père Noël est fait pour offrir et non demander.

Sortant faire un tour avec son petit, en cette soirée piquante de Noël, mais aux enluminures réchauffantes, monsieur Christophe s’arrêta un moment pour contempler l’ouvrage familial dans le jardin – la minuscule crèche et le sapin géant – enchanté de cette harmonie de formes et de couleurs. Le garçonnet, avantagé par sa taille et son sens du détail, fit cependant remarquer une absence dans la crèche :

– Papa, où est passé le papa de l’enfant ?

– Tu veux dire le bon Joseph ? Ah tiens, il a disparu ! Peut-être emporté par le vent. Pas grave, on le trouvera demain, en plein jour, ou on achètera une autre figurine. Elles sont petites et bon marché.

Franchissant le portail, ils tombèrent sur les deux pères Noël diamétralement opposés : l’un authentique, ventru et plein d’allant, à la clochette retentissante, et l’autre contrefait, l’air grave et le ventre cave, à la clochette mourante. Intrigué, l’enfant alla vers le faux père Noël, à la surprise de son paternel :

-Tu préfères celui-ci, fiston ? Celui qui n’a pas de friandises à t’offrir ?

– Il est plus sympa, papa. Des friandises, on en a plein à la maison.

– Sympa ? (drôle de goût). Prends garde, il m’a l’air bien bizarre… Qu’est-ce qu’il marmonne ?

À mesure qu’ils s’approchaient, avec précaution, les paroles du père Noël mendiant devenaient plus intelligibles :

-« Un peu d’amour pour mon petit…Un peu d’amour pour mon petit… ».

– Mais que veux-tu dire par là ? Demanda le père au père Noël. Quel petit ? C’est la première fois qu’un père Noël parle d’un petit à lui. D’habitude il se dédie à tous les petits à Noël !

-« Un peu d’amour pour mon petit…Un peu d’amour pour mon petit… ».

– Ton petit a besoin d’amour ? Le tien ne lui suffit pas ?

– Non ! Un peu d’amour pour mon petit…

– Et si on donnait un peu d’amour à son petit, papa ? demanda le petit.

– D’accord, faisons un acte de charité, dit le père, en cette période de Noël. Après tout, un peu d’amour ne coûte rien. Conduis-nous à ton petit, brave homme.

Et le père Noël de se mettre en marche, suivi de ses deux donateurs.

– Tiens, papa, il se dirige vers notre maison !

– C’est vrai ! Hé ! Pépé, ici c’est chez nous. On veut aller chez toi !

Et le vieillard capuchonné de répondre :

– J’habite ici… j’habite ici…

– Tu habites ici, chez nous !?

– Oui, dans le jardin…

– Comment ?! Dans notre jardin ?! Un clandestin chez nous?! Où ? Ouvrons-lui! Suivons-le !

– Papa, il se dirige vers la crèche !

– Ne me dis pas, pépé, que tu loges dedans ! Cette crèche entrerait aisément dans ta hotte… Ah, tiens, il n’en a pas !

Et soudain, au moment d’arriver à la crèche, le père Noël se volatilisa, devant le regard médusé de ses deux « hôtes ».

Aussitôt, l’enfant remarqua le détail :

-Papa ! Regarde ! La figurine de Joseph est de nouveau à sa place dans la crèche !

Plus enclin au merveilleux, l’enfant fut moins stupéfait que l’adulte qui, lui, saisit le message, avec une montée de larmes.

-Ce « peu d’amour » demandé, c’est à Jésus, fiston. C’est son anniversaire, et c’est le seul cadeau qu’il réclame.

– Dis, papa, est-ce qu’on pourra agrandir la crèche pour lui donner « beaucoup » d’amour ?

– Certainement, mon enfant. Nous avons encore du temps pour le faire, mais la crèche trouve sa vraie grandeur dans le cœur. C’est là où il faut l’habiter, en permanence.

Et en ce réveillon si spécial, le jardin privé des Christophe s’était transformé en une crèche gigantesque, où le sapin se perdait ; la plus voyante, la plus lumineuse et la plus chaleureuse des crèches domestiques du quartier huppé de La Renaissance, qui portait maintenant mieux son nom. La clôture s’était ouverte à tous les enfants qui y accouraient, émerveillés, y compris ceux des quartiers moins favorisés. Tous entonnaient, en chœur : « Il est né le divin enfant ». L’Enfant de la crèche irradiait de joie. Lui qui avait besoin d’un peu d’amour, il en recevait beaucoup. Il en était, visiblement, si heureux que les rois mages ne savaient plus que faire de leur or, encens et myrrhe qu’ils venaient offrir à leur Roi. Mais le plus heureux de tous, sans conteste, c’était ce personnage effacé qui avait joué au père Noël.

R.B.

 

 

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