VI- S’IL VOUS PLAÎT…DESSINE-MOI LE BON SAMARITAIN!

 

Un vieux prêtre tout malingre et chenu, alourdi par la croix pendue à son cou ridé, se dirigeait à pas alanguis vers son couvent, au terme d’une messe éprouvante où il devait communier à tant de fidèles qu’il n’avait plus la force de répéter à chaque communiant «Le corps du Christ» et se contentait de tendre muettement l’hostie avec le seul souci qu’elle ne lui tombe de sa main tremblante. Il s’en disculpait en pensant que des prêtres beaucoup plus jeunes et blasés faisaient de même, mais d’une main plus assurée. Essoufflé par le trajet devenu trop long pour son âge, il s’assit à une bordure de pierre pour aussitôt voir apparaître un petit être flamboyant de blondeur, de vigueur et jeunesse qui lui demanda, sur un ton impératif et impérieux qui lui rappela étrangement le Petit Prince oublié de sa jeunesse: «S’il vous plaît…dessine-moi le bon Samaritain!». Pour un moment, le vieux pasteur crut qu’il était subitement passé de vie à trépas et que c’était une sorte d’ange-huissier qui demandait un papier d’identité pour l’introduire au Tribunal d’ultime instance où se décidera son sort, un prêtre n’en étant pas exempté après tous ces scandales qui ont secoué l’Église. Mais ses membres ankylosés et le poids de sa croix eurent tôt fait de le rendre à l’évidence : il était toujours en sursis et cet être n’était pas un ange-huissier. Secoué, de plus, par la relance capricieuse du petit être, et n’ayant pas la force de l’interroger sur ses origines, il lui répondit :

                              

– Mais quel dessin, mon enfant? Et quel bon Samaritain? C’est à peine si mes doigts arrivent à tenir et tendre une hostie! Je te renvoie à l’Évangile où le bon Samaritain est dessiné en des termes très clairs.

 

– Ah non, je ne trouve plus le bon Samaritain de votre Évangile sur mon chemin, de nos jours. Il m’en faut le nouveau, celui que vos semblables prêchent dans les églises et sur les tribunes.

 

– À quoi ressemble le bon Samaritain d’aujourd’hui, mon enfant?

 

– Il ressemble à sa seule Samarie.

 

– C’est-à-dire?

 

– Il a un seul visage et ne reconnaît que les visages qui lui ressemblent. Il ne se porte qu’au secours de ses propres gens. Il ne prie que pour lui-même tous les jours… et pour son propre genre le dimanche, à la demande du curé.

 

– Tu sais, mon enfant, les temps ont changé depuis les évangiles. Les religions et les sectes se sont multipliées et la population a augmenté. On ne peut plus s’occuper de tout ce monde, ni même évangéliser. À chacun son clergé. Les autres ont leurs prêtres pour s’occuper d’eux.

 

– Mais telle n’est pas la volonté et la parole de votre Seigneur!

 

– Que sais-tu de notre Seigneur, mon enfant? À ton âge? Que sais-tu de son attitude aux temps présents? Et pourquoi parles-tu comme s’il n’était pas le tien? N’es-tu pas des nôtres?

 

– Non, je ne suis pas de votre genre.

 

– Il est vrai que tu es loin de ressembler à nos enfants. Mais pourquoi cherches-tu un dessin de ce qui ne te regarde pas? Et pourquoi venir épuiser les dernières énergies qui me restent?

 

– Pour vous rajeunir, mon père.

 

– Suis-je ton père?

 

– Suis-je votre enfant?

 

– Tu sais, mon enfant, parfois on utilise des termes dans un autre sens.

 

– Je l’ai remarqué, mon père, dans ma fréquentation des adultes d’ici. Mais nous, les enfants, nous n’avons pas développé cette faculté. Nous employons chaque mot dans son vrai sens.

 

– Ah, j’envie ta simplicité, mon enfant.

 

– Mais vous êtes invité, mon père, à la partager, puisqu’il vous est demandé de devenir comme des enfants pour mériter le royaume des cieux.

 

– Au stade où je suis rendu, je ne suis pas loin de boucler la boucle…mais pour revenir à ton dessin, il est vrai qu’il n’a plus les mêmes traits que naguère. Ceux-ci se sont simplifiés depuis. C’est à peine, dans ce méli-mélo planétaire, si on parvient à s’occuper de soi-même et de ses propres gens. Dans certaines situations, on est comme pris en otage et on doit transiger. Parler ou agir devient dangereux pour nos brebis qui se feraient dévorer. Alors, mieux vaut se taire, rester coi, et ne pas courroucer le loup.

 

– C’est-à-dire laisser le loup dévorer les autres brebis sans rien faire, et même sans rien dire?

 

– Alors le faire entrer dans notre bergerie?

 

– Puis-je me confier, mon père?

 

– Malheureusement, mon fils, tu n’es pas des nôtres pour que je puisse te confesser.

 

– J’ai dit me confier, mon père.

 

– Ah, pardonne-moi, mon enfant, c’est qu’à mon âge, on n’entend plus parfois que la première syllabe des mots.

 

– Je trouve votre raisonnement clérical, mon père, en contradiction avec vos Écritures sacrées, avec les paraboles du Bon Samaritain qui s’est porté au secours d’un croyant d’une autre religion, à ses risques et périls, ou du bon Pasteur qui a abandonné son troupeau pour aller chercher la brebis perdue. Je trouve que votre attitude et celle de vos pairs vont à l’encontre de l’attitude de Jésus, des disciples, des apôtres, celle des premiers chrétiens et de tous les martyrs de l’Église qui ont jalonné le cours de son histoire depuis sa fondation. En effet, Jésus ne s’est jamais retenu, pour sa sécurité, celle de sa famille, de ses compagnons et leurs familles d’apostropher et de semoncer les Pharisiens, ni de chasser les marchands du temple, ni d’appeler les choses par leur nom. Jean-Baptiste n’a pas hésité à dire à Hérode ses quatre vérités, sans crainte pour lui-même, ses disciples et leurs familles, ce qui lui a coûté sa tête. La chrétienté est riche en exemples de croyants qui ont payé le prix de leur vie, celle de leurs proches et sacrifié leurs biens pour n’avoir pas renié leur foi, dérogé aux préceptes du christianisme et pour avoir appliqué le commandement de l’amour du prochain et de la charité. Je vous renvoie aux patriarches bibliques, aux prophètes et aux Pères de l’Église dont le parcours est marqué par l’héroïcité sacrificielle, à l’histoire des saints et à la martyrologie chrétienne. Si ces chrétiens exemplaires étaient vos contemporains, je ne crois pas qu’ils approuveraient votre attitude et celle de vos supérieurs dans le clergé. Ils y verraient de la lâcheté, de l’hypocrisie, de l’égoïsme et un accommodement honteux, dictés par l’intérêt personnel et communautaire. Ce n’est pas à vous, croyants en Christ, de disposer de vous-mêmes, mais à Lui de disposer de vous. Vous devriez vous en remettre à Lui, surtout que vous psalmodiez à longueur de chapelet : «Que Ta volonté soit faite, sur la terre comme au ciel». Vous êtes tenus de rompre votre silence, de dénoncer le mal, et de joindre un geste courageux à la parole. De plus, vous violez le principal commandement de Dieu puisque vous considérez votre coreligionnaire comme étant votre prochain alors que l’«autre», le différent, issu d’une autre religion, devrait être également perçu comme tel, selon la parabole qui repose sur les seuls principes de l’amour et de la miséricorde. Vous aimez votre prochain, le chrétien, moins que vous-même, alors qu’il vous est demandé d’aimer TOUT prochain, quel qu’il soit, comme vous-même, et à plus forte raison si ce prochain est persécuté.

 

– …….

 

Le vieux prêtre, déjà affaibli, resta interdit par l’argumentation du petit, aussi bien par la forme que le fond de son discours qui dépassaient sa taille et son âge…«terrestres», pensa-t-il, car l’idée qu’il s’agissait d’un envoyé, d’un ange, pareil à celui apparu à Saint-Augustin sous la forme d’un enfant, se précisait dans son esprit. Il se sentit défaillir et s’accroupit à terre, les membres tremblotants et le front trempé de sueur glaciale. Aussitôt, l’enfant se pencha, l’entoura de son petit bras et lui tendit, de l’autre, une coupe d’eau fraîche. Il lui aspergea le visage crispé et lui donna à boire en lui murmurant des mots angéliques, réconfortants. Le vieux curé vit à travers la buée de ses yeux fanés un regard céleste, la figure d’un chérubin plus beau qu’une icône, des cheveux plus flamboyants qu’une explosion de joie en pleine tourmente. Mais il vit surtout…le bon Samaritain, le bon secours venu d’un être qui n’était même pas de son espèce, même pas de son monde. La croix du prêtre pendue à son cou s’illumina. Il se sentit ragaillardi, se redressa sur des pieds affermis, ouvrit des yeux rafraîchis par l’eau bénite et ne trouva pas son bon Samaritain, comme volatilisé. Il entendit cependant une voix intérieure, enfantine, lui souhaiter bon courage et vit comme une étoile filer dans un azur adouci par une fin de journée pas comme les autres.

 

Le soir même, le vieux prêtre rajeuni rédigea une note adressée à ses supérieurs dans laquelle il les prévenait que désormais, dans ses homélies, il appellera un chat un chat, qu’il ne s’imposera plus le silence accommodant destiné à ménager les susceptibilités de qui que ce soit, et qu’il était par conséquent prêt à assumer la sanction et en payer le prix, même de sa vie, n’étant pas plus précieux que les nombreux missionnaires qui se sont sacrifiés dans l’exercice de leur prédication et de leur charité.

 

À l’office du lendemain, il condamna vertement les violences et les crimes perpétrés par un dirigeant contre son peuple dans le pays voisin; il dénonça le silence et l’inaction des Églises chrétiennes d’Antioche, de tout l’Orient et de tout l’Occident et les invita à imiter la voix et le geste du Seigneur et de ses disciples; il tança les quelques âmes damnées dans l’assemblée qui rouspétèrent; il conjura les fidèles de se révolter contre la violence et le mal par la révolution pacifique en Christ, de verser l’aumône, de se porter au secours des rescapés du Mal, de traduire par la prière et par l’action charitable leur amour du prochain en détresse, même s’il n’est pas chrétien, à l’image du bon Samaritain.

 

Et pour la première fois, depuis son ordination, il se sentit si jeune, si libre, si heureux, sur le perron, à sa sortie de la Maison de Dieu. Il scruta le ciel ensoleillé et vit cette même étoile filante dans l’azur…qui clignait d’amour, de l’amour du prochain comme soi-même.

 

Ronald Barakat

Chapitre VI- Mon Petit Prince (à paraître).

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